La Manager
Elle a connu une première expérience partisane dans sa jeunesse qui lui a donné le virus de la politique. C’est cependant à construire une vie familiale et professionnelle qu’elle s’est d’abord consacrée. Elle a connu une belle carrière de chef d'entreprise, portée par son tempérament de meneuse et de gagnante.
Quand elle revient en politique, vers 35 ans, elle le fait grâce au soutien d'un mentor qui lui permet d’accéder rapidement à des responsabilités sans être élue. Elle cumule un temps son activité professionnelle avec ses nouvelles fonctions, jusqu’au moment où elle fait le choix de s’engager pleinement en se portant candidate à une élection. Il s’agit de profiter de la vague paritaire pour donner un nouvel élan à sa vie.
Une fois élue, elle se dédie complètement à son mandat, développant les ambitions et les méthodes managériales qui étaient les siennes dans le privé. C’est à force de combativité et d’organisation qu’elle s’impose face aux hommes dont le machisme la hérisse. Elle use parfois de l’arme que constitue pour elle son physique féminin, assumant de jouer de sa féminité tout en réaffirmant toujours l’importance du travail.
Si la Manager a pu s’impliquer à 100% en politique, c’est en se faisant aider par des personnes à domicile la suppléant dans ses tâches domestiques. Elle reconnaît ainsi avoir quelque peu négligé sa vie familiale, au point d’avoir frôlé l’éclatement. Ses enfants et son mari lui ont reproché ses absences et son désinvestissement ; elle en a conscience mais assume ses choix au nom de la liberté et des aspirations féminines. Son combat, c’est d’imposer la présence des femmes en politique par la preuve de la compétence et du résultat.
Entretien-type de la Manager réalisé à partir de 12 entretiens
La quarantaine - mariée, deux filles - députée
- La question par laquelle j’ouvre généralement mes entretiens concerne le moment qui a été celui pour vous de l’engagement politique, c'est-à-dire celui où vous avez décidé de vous présenter à un mandat électif. Sachant que vous avez eu une vie professionnelle dans le secteur privé avant d'être élue, il y a dû avoir un moment où il a fallu faire ce choix de vous engager pleinement dans la vie publique et donc je me demande si ce choix a été facile ou pas, et comment, à ce moment précis où il a fallu prendre une décision, les choses se sont passées pour vous.
Alors... C'était en 2001, il y a eu la possibilité de partir et de concourir aux législatives avec la recherche dans tous les partis politiques de femmes candidates, on était juste après le vote de la loi sur la parité... Et donc je me suis portée volontaire, entre guillemets. J'y suis allée comme ça, au culot... Il y avait une réunion de mon parti qui recevait le député. Il y avait foule autour de lui, je me suis dit : "il faut que j’arrive à l’approcher". Alors j'ai pensé, si je le fixe bien, il va se dire "bon sang celle-là je la connais mais qui c’est ?". Donc… c’est ce que j’ai fait. Je l’ai vraiment bien fixé, je l’ai salué, fixé et effectivement après la réunion, il est venu me parler parce qu’il s’est dit : "mais je la connais, j’arrive pas à la remettre". Donc c’est lui qui a fait la démarche, c’est pas moi qui était obligée de la faire... Et là, je lui ai dit : "Monsieur le député, je pense que je suis un bon produit pour notre parti. Je suis une femme, j’ai deux enfants, je suis mariée, je travaille, je suis chef d’entreprise et je crois que c’est… Voilà, je suis dans le créneau qui vous manque ". Et tout de suite, il a trouvé le truc assez sympa. Et voilà, je me suis présentée non pas comme une femme mais finalement plutôt comme un atout marketing...
- C’était votre tout premier engagement en politique ?
Mais non... Même si je travaillais dans le privé, cela faisait longtemps que je me sentais impliquée en politique, j’ai pris ma carte au parti à 18 ans, j’avais très envie de servir mon pays d’une certaine manière. Et là, j'avais 35 ans, deux enfants, j'en avais marre de mon travail parce que j'étais arrivée au bout, en province. J'arrivais plus à évoluer et puis cette opportunité de vie publique a surgi parce que c'est comme ça que ça s'est présenté, quand j'ai senti qu'il y avait une possibilité, j'ai tiré le fil... J’avais envie de faire un tournant, c’était le moment. Je vous ai dit, c’était un sas pour moi, ma vie professionnelle parce que franchement c’était ça qui m’intéressait, la politique. Et je trouvais que c’était le moment parce qu’on commençait à parler des femmes en politique... Enfin moi je l’ai ressenti comme le moment opportun et les partis politiques avaient besoin aussi de femmes, donc voilà finalement ça a été la convergence des deux. Vous savez, en politique, il faut pas jouer les timides violettes... On viendra jamais vous chercher ou alors c’est que vous procédez de ce que j’appelle la stratégie du harem. Vous attendez que le doigt du sultan soit sur vous. Merci bien...
- Et comment s'est passée l'investiture, vous l'avez obtenue immédiatement ?
Alors non... Le député m'a d'abord proposé de travailler avec lui, ce que j'ai fait, au niveau local, tout en continuant mes activités professionnelles. Mais je me suis engagée à fond, comme dans mon job, c'est-à-dire avec des objectifs ! J'ai fait un travail de terrain considérable, j'ai demandé "donnez-moi des missions, que les gens me voient", parce qu'en politique, l'important c'est d'être vu, d'être connu. C'est pas différent du monde de l'entreprise : une fois qu'on est reconnu, c'est acquis, c'est pas spécifique à la politique. Et puis, 5 ans plus tard, en 2007 donc, mon député me dit qu'il ne souhaite pas se représenter et qu'il aimerait que ce soit moi qui soit candidate sur la circonscription. Et là, franchement, j'ai ressenti une immense joie et, en même temps un soulagement, parce que j'avais quand même du mal à rester dans l'ombre de ce monsieur...
J’ai du mal à supporter un maître à penser, je suis une femme d’action et je suis une meneuse. Je suis une meneuse mais pour tout quoi, enfin je veux dire on est comme on est quoi... Et je me suis toujours dit : « un jour... un jour ce sera moi !». Faire de la politique était une totale évidence. Je pensais pas que… Voilà. Comme d’avoir un métier était une totale évidence... Moi je savais que je ferai de la politique, que le temps viendrait, au moment finalement que j’aurais choisi.
- Et donc vous avez été élue députée en 2007 ?
Oui, de justesse, mais j'ai été élue ! Vous savez à l'arrachée ou franche on s'en fout, l'important c'est de gagner. Alors là. C'est vrai que c'était une victoire d'une courte tête mais c'était une victoire, donc... et qui a laissé l'autre camp KO, c'est vrai, mais aussi mon camp parce que tous les mecs qui crapotaient depuis des années se sont dits : "mais c'est qui cette femme qui arrive d'on ne sait où et en plus qui l'emporte...". Donc effectivement au début, moi j'ai été un trophée de la parité puisque je pense que ça les amusait un peu d'avoir une élue qui a un super job, qui a pas mal de diplômes, qui est pas borgne ni bossue, deux enfants, enfin voilà c'était assez atypique... Donc ça faisait bien sur la photo des nouvelles prises de guerre pour le parti.
- Vous évoquez vos enfants... vous pouvez me raconter comment ça s'est passé pour vous de ce point de vue... Une fois élue, comment avez vous fait pour concilier vos nouvelles fonctions avec votre vie familiale ?
De toutes façons, on est obligé d’adapter sa vie personnelle à sa vie publique. Mais il faut pas s’en plaindre tout le temps non plus. On sait très bien en rentrant en politique ce à quoi on s’attend. Et comme j'avais été chef d’entreprise, moi le fait de pas forcément être là tout le temps c’était déjà acquis, voilà... Donc finalement c’était déjà acquis dans les têtes des enfants… Ils ont vécu avec ça, avec une présence plutôt masculine à la maison et une maman qui était là de temps en temps, pas tout le temps, mais voilà. [Vous voulez dire que c'est votre mari qui s'est occupé de vos enfants ?] Oui, avec l'aide d'une nounou bien sûr, mais c'est lui qui a géré l'essentiel. Il faut que le conjoint s'implique, sinon... On se demande comment on va faire et puis on y arrive, c'est possible. On est plus rapide dans la prise de décisions, on se pose moins de questions, mais on y arrive !
- Et vous y êtes arrivée sans trop de difficultés ?
Si, si, ça a été dur, oui c'était dur, parce que vous êtes moins là... Je passe plus de temps avec mes enfants maintenant qu’ils sont plus grands que je l’ai fait peut-être en début de mandature où je les mettais au centre aéré, etc. Je sais qu'il y a des choses que je referais pas aujourd’hui, des choses que je leur ai imposées parce que je pouvais pas faire autrement et qu’il fallait que je fasse mon trou vraiment. Alors ils me l’ont pas fait trop sentir... Je sais que ce qui était dur aussi pour eux, c’est le nom... Cétait dur de voir leur mère en photo en arrivant à l’école. Je vous la fais courte mais c’est pas facile parce que les autres enfants sont durs, parce qu’ils répétaient à mes enfants ce qu’ils entendaient dans leurs familles...
- D'accord... Alors, j'ai une question un peu personnelle, mais je vous rappelle que tout est strictement anonyme... Ce que je voulais vous demander, c'est si vous aviez envisagé d'avoir un troisième enfant ?
Grande question... Pour ne rien vous cacher, et puis bien sûr ça reste entre nous, ça fait des années que me mari me demande de faire un troisième, et ça fait des années que je lui dis : "c’est pas le moment parce qu’il va y avoir des élections". Non mais c’est terrible, à chaque fois y a une échéance que moi j’estime importante… Alors là, je suis complètement coincée, parce que j'en voudrais un troisième, mais j’estime que ce n’est jamais le bon moment pour m'arrêter trois mois, pour me remettre dans une maternité et tout… Je suis tiraillée en permanence. Mais il va falloir que je cède parce que c’est très égoïste de le faire patienter depuis des années. Mais du coup, ça, il a quand même du mal à l’encaisser. Enfin... Là, une fois encore, c'est pas le moment, on va entrer en campagne...
- Si je peux me permettre, excusez-moi d'être aussi directe, mais si vous attendez que les élections soient passées, il risque bien d'être trop tard...
Oui, vous avez raison, je le sais bien... L'envie d'un troisième est très forte, sauf que moi, j’ai envie de réussir ma carrière. Donc je me sentirais pas insomniaque si j’étais pas tiraillée, parce que ça fait belle lurette que j’aurais dit à mon mari : "attends, on a deux enfants magnifiques ça va très bien et tout, ça…", voilà. En plus j’en ai envie. Mais à tout moment, je me dis, peut-être à tort, mais pas sûr : "ma carrière politique peut s’arrêter à cause de ce troisième enfant"...
- Pour rester sur cette question de la combinaison des vies privée et publique, je voulais vous demander ce que votre expérience vous inspirait du point de vue de la condition des femmes aujourd'hui ? À vous écouter, on se dit que vous êtes arrivée à renverser le schéma en quelque sorte, tout s'est organisé autour de votre carrière et votre mari a dû vous remplacer à la maison, c'est très nouveau... Et puis c'est vous qui avez le pouvoir de décider du futur agrandissement ou pas de votre famille, bref, vous êtes un peu aux commandes...
Oui, bon, c'est pas si simple... C'est vrai que j'ai pu compter sur mon mari, mais dans certaines limites. En fait, ce qui ne change pas, c’est la responsabilité, c’est-à-dire que même avec les facilités que donne Internet, même si sur le coup on est rattrapé par son blackberry le samedi pendant le cours de gym de la petite, même avec un petit peu plus de souplesse que donnent les nouvelles technologies, même avec des hommes, peut-être un peu plus… peut-être un peu plus modernes en général, ce qui change pas je pense c’est la responsabilité... C’est-à-dire qu’au bout du bout du bout, c’est la femme qui sait que ça va lui retomber sur le dos, le rendez-vous du pédiatre à quatre heures de l’après-midi au moment où commence la réunion et les patates qui auront brûlé si on revient pas à temps même avec le fabuleux four programmable... Je pense que c’est ça qui fait la différence entre les hommes et les femmes, c’est la responsabilité.
Et puis, quand on y réfléchit, c’est absolument effrayant parce qu’il faut qu’on soit la meilleure en tout, la meilleure maman, avec les goûters d’anniversaire et les gâteaux aux chocolat et la piscine et la danse, ta ta ta. Tout ça, c’est quand même la base… c’est très exigeant. Il faut aussi qu’on soit maîtresse de maison, machin et qu'on fasse des dîners, ti ti ta tou ta ta, qu’on soit évidemment bien coiffée etc. Bon et puis qu’on soit évidemment la meilleure au boulot parce que si on n’est pas la meilleure, il n’est pas question que ça marche, bon. Je veux dire que quand j’arrivais au bureau à huit heures et demi du matin en ayant réussi tout ça, machin, les gamines conduites, les rendez-vous, les trucs, les chouettes, les dîners préparés pour le soir, bon et qu’il y avait des mecs qui arrivaient à moins vingt en ayant plus ou moins égaré leurs dossiers, franchement je les ratais pas ceux-là... Ça m’amuse d’ailleurs de voir le reste de la planète penser aux 35 heures, aux week-ends, aux vacances... Alors que moi, depuis que je fais de la politique, j’ai des journées de… j’ai des semaines d’une centaine d’heures, sans week-ends et avec des vacances en pointillés.
- J'ai du mal à voir comment vous avez pu conserver une vie privée à peu près normale...
C'est que j'ai de la chance, j’ai une capacité d’organisation et de travail qui est monstrueuse comparée à d’autres personnes que je connais, une résistance inouïe qui fait que je dors très peu et que j’ai toujours fait beaucoup… J’ai jamais eu le sentiment d’être dans quelque chose de chronophage. Vous savez, moi je fonctionne d’une manière particulière, j’ai un capital énergie, je le dis comme ça. Et puis le grand jeu des autres c’est de taper dedans quoi… Quand on vous tape dedans, c’est pour vous manger de l’énergie et manger de l’énergie c’est pour que vous avanciez moins vite ou que vous n’avanciez plus, le temps que vous passez à ronchonner là dessus. Mais alors moi… mais alors aujourd’hui moi je sais pas, ou je suis tombée sur la tête ou je fonctionne pas comme tout le monde mais je m’en fous, mais je m’en fous, si vous saviez comme je m’en fous parce que le temps qu’on passe à me freiner, c’est autant de temps qu’ils ne prennent pas pour avancer et comme je m’en fous moi je continue à avancer donc je creuse l’écart. Voilà je fonctionne comme ça.
- À vous entendre, le monde politique, ce n'est pas un monde facile. Pensez-vous que le fait que vous soyez une femme ait été un handicap ou un problème ?
Vous savez, moi, je me suis toujours sentie à ma place, c’est-à-dire que je me suis jamais dit : "oh la la, qu’est-ce tu fais là ? "... Je savais très bien que j’étais à ma place. La première fois que je suis arrivée dans l'hémicycle, j’étais là, je me pinçais, je me disais : "bon écoute l'Assemblée nationale, c’est quand même pas rien...", mais en même temps, dans mon for intérieur, je me disais pas : "qu’est-ce que tu fais là ?". C’est peut-être prétentieux mais je me disais pas : "qu’est-ce que tu fais là ?". Il faut bosser, c’est ce qui donne confiance… Je veux dire moi j’ai jamais eu particulièrement confiance en moi mais je bosse, je bosse énormément, énormément. C’est-à-dire que quand on a… quand on connaît vraiment très, très bien son dossier, quand on a répété son speech, quand on a trouvé le bon blush et quand, coup de pot, tous les enfants sont arrivés à l’heure à l’école et que votre mari vous fait pas la gueule, normalement ça marche...
- Je pensais un peu à la réputation de machisme qui colle aux hommes politiques... L'avez-vous éprouvée ? En avez-vous souffert vous-même ?
Ah mais oui ! Surtout ici, à l'Assemblée, il y a une bande de machistes absolument épouvantables, des gens qui sont assis quelque part entre Attila et Gengis Khan. Ah non mais c’est une horreur absolue. J’ai tout eu, tout, en tant que femme. Tout. Moi j’ai eu la formation accélérée dès le départ. J’ai eu la rumeur d’avoir été la maîtresse du président de l'Assemblée. Je me suis faite traitée de "connasse" dans l’hémicycle. J’ai été… j’étais venue en jupe, je me suis faite siffler avec les autres femmes. Mais le pire, c'est le sexisme combiné à l'instrumentalisation. Je vous raconte une anecdote...
On était en réunion de groupe à discuter de notre position sur une loi importante. J'étais pas d'accord avec mes collègues, et je pars dans une grande diatribe pour leur expliquer qu'ils s’apprêtaient à faire une énorme connerie contre l’histoire. Je dois dire que j’arrive à les convaincre. Et se pose devant le groupe la question de l’orateur. Et là, à la stupéfaction du groupe, je lève le doigt. "Comment ? Une femme qui arrive dans le groupe, qui est députée depuis deux mois, demande à être l’orateur sur un des textes phares du quinquennat… c’est impensable !" Et j'entends cette phrase inouïe : "ah oui, tiens, après tout une femme pourquoi pas ? On n’osera pas l’attaquer." Alors oui, mon culot paye, mais c'est le fait d’être une femme, avec toute la connotation sexiste que cela suppose, qui me sert, pas mes compétences ou mon énergie... Alors c’est vrai aussi que la vie politique vous met entre les mains des caciques parce que pour durer en politique, il faut être une plante de pleine terre, il faut pas être une fleur coupée dans un vase, parce que vous vous mettez entre les mains des hommes. Il faut combattre à visage découvert, seule dans son armure comme une Walkyrie. C’est là qu’on dure en politique.
- Combattre ? Comme un homme ?
Je crois que c’est un savant dosage entre le fait de rester femme malgré tout et puis avoir pris un certain nombre de qualités qui sont éminemment masculines. Comme de dire : "on fonce, on tranche les décisions, on n’a pas peur quand même de marcher un peu sur son voisin au passage", parce que c’est un domaine qui est quand même très concurrentiel. Donc il faut être féminine mais pas fleur bleue quoi. Il faut pas être trop romantique je dirais. Voilà, il faut être un peu mec. Mais c’est très très casse-pieds et pas agréable parce qu’il faut quand même d’abord tuer les copains. La règle c’est quand même de tuer le copain donc… Enfin au départ je m’en rendais pas compte, je me rendais pas compte que je tuais les copains. En fait je sais pas si je l’ai fait, on me choisissait, voilà. Mais enfin le résultat c’est quand même moi qui était choisie et pas un autre. Mais donc enfin bon ça c’est un poncif de le dire mais c’est une réalité d’expérience, en tout cas la mienne, que les femmes sont très, très bonnes pour exercer toutes les fonctions qu’on veut, absolument toutes, mais elles ont plus de difficultés pour y accéder.
- Et est-ce que vous pensez qu'elles apportent dans la vie politique quelque chose de spécifique, qu'elles se comportent un peu différemment des hommes, ou simplement que, dans la pratique, elles ont des qualités, et pourquoi pas aussi des défauts, que l'on pourrait qualifier de "féminins" ?
Je crois qu'il y a deux façons de détenir le pouvoir, il y a… La façon je dirais masculine, je vais être caricaturale parce qu’il y a aussi des étrangetés, la façon masculine qui est : "je suis votre chef, vous me suivez, c’est moi qui indique la ligne. Je suis Bonaparte au pont d’Arcole, je saisis le drapeau, je regarde les gens qui sont derrière moi". Et puis la façon féminine : "je procède d’un groupe dont j’exprime le consensus ou l’opinion majoritaire et je ne suis que le reflet de ce groupe". Et le pouvoir est reconnu aux femmes en tant qu’elles se constituent dans la deuxième catégorie. Etre une femme politique, pour les hommes, c'est la capacité à pas se poser de questions, à bien cirer les pompes et surtout à pas l'ouvrir parce que c'est vrai, le pouvoir il est quand même... La décision elle est entre les mains de très peu de personnes. Donc si vous vous montrez indépendante, si vous montrez de l'initiative, vous êtes forcément mal vue donc on recrute des femmes pour leur, on va le dire poliment, pour leur loyauté.
Y'a encore du chemin à faire pour que les femmes politiques s'imposent comme les hommes le font et qu'on les cantonne pas dans ce rôle de la gentille mèmère à qui on va donner à s'occuper des handicapés ou de l'éducation... Mais il faut se battre, oui ! Moi j’ai un master 2 en marketing donc j’avais pas du tout envie d’être… qu’on me cantonne dans le social. Donc j’ai dit : "premier choix, économique, deuxième choix, économique, troisième choix, économique". Donc ils ont été un petit peu embêtés et puis finalement, ben voilà, j’ai été donc dans la commission éco.
- Et vous avez observé, dans le travail en commission justement, des différences de comportements entre les hommes et les femmes ? Dans la façon de travailler, de prendre la parole...
Pour moi, si on veut prendre la parole, il faut avoir quelque chose à dire de sérieux quand on est une femme alors qu’il y a beaucoup d’hommes qui devisent, qui bavassent, alors qu’on dit que c’est pour les femmes le bavardage, c’est complètement faux, il y a énormément de bonhommes qui bavassent. Les femmes, elles bavassent pas en général. Les hommes eux, ça les emmerde pas de parler le quatorzième et de redire exactement la même chose que le second, ça, ça les dérange pas. Les femmes, ça les dérange parce qu’elles sont plus exigeantes, elles peuvent pas se permettre la médiocrité donc elles doivent être pertinentes et… voilà.
Les femmes politiques sont beaucoup plus pragmatiques, plus techniques, on intervient rarement pour dire pas grand chose. Les femmes posent des questions concrètes, les hommes sont capables de parler du sexe des anges pendant des heures. Nous, on va au bout de nos sujets, et tout de suite sans se perdre en bavardages, parce qu'on n'a pas de temps à perdre... Je pense que les femmes sont plus rapides, qu’elles n’ont pas de temps à perdre parce qu’il y a quand même les enfants qui attendent à la maison donc ça serait bien d’avoir le temps de faire des œufs en meurette, c’est long, les oignons… Donc elles sont plus rapides et donc plus matter of fact. Ça je pense que c’est vraiment une des caractéristiques des femmes au travail.
Une deuxième qui va bien avec la modernité c’est la capacité à gérer la complexité. Et quand on parle de femmes cadres voire cadres supérieurs ou dirigeants, c’est vrai que ce qu’on a à gérer aujourd’hui c’est de plus en plus la complexité des problèmes et donc la capacité à gérer la complexité. Donc ça c’est vraiment deux atouts. Le handicap, c’est comme on n’a pas de temps à perdre, tout le temps qu’il faut passer, que ça soit en entreprise et plus encore en politique, pour accéder aux positions de responsabilité, ça nous casse les pieds quoi.
- Qu'est-ce que vous voulez dire par là ?
Ce que je veux dire, c'est que pour les femmes, à la différence des hommes, il y a une implication, une imprégnation, une indissociabilité entre univers privé et univers public, qui n’est pas la même pour les hommes, ou si jamais elle est la même, je n’en sais rien, en tout cas qu’ils n’assument pas, alors que les femmes pour la plupart d’entre elles l’assument totalement.
- J'ai une dernière question pour terminer, si vous permettez... [allez-y, allez-y], je voulais vous demander ce que vous pensiez de l'obligation dans laquelle vous êtes de prendre soin de votre apparence... Parce que, quand on est une femme publique, on doit veiller à son image. Comment vivez-vous cette obligation esthétique ?
Moi, j'ai toujours aimé être habillée correctement. Je ne le fais pas pour les autres, pour moi d'abord. Les hommes le remarquent de façon positive, "t'as une jolie robe", c'est un vrai compliment, ils apprécient qu'une femme prenne soin d'elle. Alors certains peuvent voir là du machisme... moi je le prends bien. Je veux dire, on passe pas deux heures devant notre miroir pour… enfin je veux dire, si on essaye de s'habiller de manière correcte, on sait qu’on va être remarquée. Donc il y a un moment donné, il faut pas délirer non plus...
Alors on peut parler de nos robes, ça me dérange pas, ce qu’il y a, c’est qu'il faut pas nous réduire à nos robes. Moi, qu’on en parle un petit peu, moi j’adore ça, ça me dérange pas. Que des gens fassent… des journalistes me fassent des compliments, me disent que je suis bien habillée, j’ai cette réputation-là oui d’avoir de jolies choses. C’est aussi la joie de la vie d’être bien habillée. Et puis ça donne quand même confiance en soi. Mes filles ont une jolie expression, quand j'ai une réunion importante, que je dois prononcer un discours, que j'ai le trac, je suis un peu affolée le matin, bon évidemment le maquillage, la tenue, machin, bon… elles ont cette expression, elles me disent : "accroche-toi à tes boucles d’oreilles maman" (rires). Et c’est vrai que toutes les… que le fait d’être convenablement habillé ou d’avoir du rouge à ongles… ça fait partie de… enfin ça donne de l’assurance. Donc oui je pense que c’est quelque chose qui donne confiance.
En revanche, le problème de cet aspect esthétique, c'est la rivalité... Y'a une rivalité chez les femmes, une rivalité dans l'image, y'a beaucoup de séduction en politique, les femmes ont du mal à accepter qu'une autre soit mieux considérée qu'elle... Y'a aussi la dimension de l'âge, certaines ont du mal à se retrouver face à leur image vieillissante... La rivalité dans l'apparence, "elle fait sa plus belle", on l'a pas chez les hommes. C'est une rivalité de miroir contre une rivalité de pouvoir. Et ça montre bien que les femmes politiques ne sont pas encore des hommes politiques comme les autres. Moi j’aime bien qu’on me fasse des compliments sur ma tenue, mais qu'ensuite on passe à autre chose, qu'on passe aux choses sérieuses... L'apparence c'est important mais c'est loin de tout faire... Le vernis ça ne dure qu'un temps, vous ne bernez personne... Au départ c'est hyper important et après les gens veulent du résultat. Mignonne, ça va 5 mn, mais après y'a le résultat... Le jour où on arrêtera de parler de la robe d'une ministre ou de la mauvaise mine d'une autre qui passe à la télé, alors on aura atteint quelque chose comme la vraie égalité, voilà, les femmes politiques seront considérées pour ce qu'elles font, pas pour ce qu'elles paraissent...
- On va s’arrêter sur cette phrase d’espoir, je vous remercie.
NB : cet entretien-type est une compilation organisée des passages les plus significatifs des 12 entretiens recueillis. Il n'a été procédé à aucune réécriture des extraits choisis.

