L'Amazone
Elle s'est engagée précocement en politique, en commençant par le militantisme étudiant pour adhérer à un parti dès ses 20 ans. Elle a ensuite dédié toute sa vie à la politique, jusqu'à renoncer à toute autre activité, notamment professionnelle.
À force de travail et d’implication, elle a réussi à obtenir un mandat électif gratifiant et occupe des fonctions de direction au sein de son parti. Elle est fière de ce parcours et revendique une réussite qu'elle considère comme étant un peu exceptionnelle pour une femme. Son obsession est d'imposer le respect et d'être traitée comme un homme politique comme les autres.
De fait, elle pense que, pour réussir dans la vie publique, il faut « en avoir ». Elle revendique un fort caractère, au nom de la violence ambiante, et mobilise souvent une rhétorique guerrière. Cette posture s’accompagne d’une neutralisation physique qui lui fait refuser les signes extérieurs de féminité. Les implicites de séduction qui caractérisent le monde politique l’irritent au plus haut point ; elle est très critique vis-à-vis des femmes qui usent de cet outil pour s’imposer. Le machisme qu’elle observe au quotidien lui semble intimement lié à une logique d’instrumentalisation. C’est pourquoi elle est hostile à la loi sur la parité qui aurait transformé les femmes en « ressources pour les hommes ».
L’engagement politique de l’Amazone est allé de pair avec des sacrifices, notamment dans sa vie privée. Elle a refusé ou n'a pas trouvé le temps d'avoir des enfants ; sa vie amoureuse est devenue une préoccupation secondaire. Elle assure ne pas avoir de regrets mais se révèle plus fragile quand on aborde la question de la maternité ; elle présente sa situation comme le résultat d'un choix, mais ses arguments un peu insistants montrent que ce n'est pas si simple. Elle est traversée par une tension : il lui faut justifier ses choix et assumer de ne pas être mère sans que cela soit interprété comme une faille dans son parcours.
Entretien-type de l'Amazone réalisé à partir de 10 entretiens
Fin de trentaine - célibataire, sans enfants - conseillère municipale
- La question par laquelle j’ouvre mes entretiens concerne le moment qui a été celui pour vous de l’engagement politique, c'est-à-dire celui où vous avez décidé de vous présenter à un mandat électif. Il y a dû avoir un moment où il a fallu faire ce choix de vous engager pleinement dans la vie publique... Est-ce que ce choix a été facile ou pas, et comment, à ce moment précis où il a fallu prendre une décision, les choses se sont passées pour vous ?
Je suis dans la militance depuis l’âge de 17 ans. Donc j'ai eu un engagement dans des structures associatives et tout ça, ce qui fait que malgré tout, à partir du moment où j’ai eu mon bac, j’ai fait mes études avec toujours dans mon temps de vie, un temps pour le travail ou les études et un temps pour l’action politique dans son sens général. J’ai adhéré au parti à dix-huit ans, alors que ma famille était plutôt d'une autre sensibilité politique. Bon, comme j’étais l’aînée, j’ai été le vilain petit canard qui chamboule tout dans la famille. Voilà. Et puis après, ils m’ont suivi, sauf mon père, on va dire "idéologiquement" entre guillemets, dans la perception d’un certain nombre de choses. Donc ça, ça a été l’élément fondateur de départ, cette volonté d’exister par moi-même, on va dire, voilà, en travaillant.
- Et quand avez-vous été candidate pour la première fois ?
Alors ça, c’est quand même un très mauvais souvenir, parce qu’on m’avait promis-juré qu’on me voulait en place semi-éligible, donc je rentrais pas immédiatement, mais comme il y avait quelques personnes en tête qui devaient démissionner et laisser leur place, je serais rentrée plus tard. Et en fait, j’ai appris dans le train où on allait faire la présentation à la presse de la liste qu’en fait j’avais pas cette place, qui m’avait été encore garantie à minuit passé la veille au soir. Bon voilà. Et à sept heures du matin en prenant le train, j’ai appris qu’en fait on m’avait fait dégringoler à une place qui n’était absolument pas éligible.
- Et vous pensez que d'être une femme avait quelque chose à voir avec ce traitement qu'on vous a réservé ?
Oui et non... Faut pas tout ramener à ça mais c'est vrai que le monde politique, c'est un peu le monde de l'entre-soi masculin. L’autre fois, j’ai représenté mon parti à un débat parlementaire. Donc j’étais la seule femme, sinon c’était que des hommes... Ils se connaissent tous quoi... C’était génial parce qu’en fait… ils parlaient entre eux mais c’était extraordinaire de voir que c’était un petit monde qui se parlaient entre eux, y compris la salle était un peu agacée... Et donc c’est que des mecs, ils ont tous le même âge et ils se voient tous à l’Assemblée et c’est vrai que c’est assez troublant.
- La loi sur la parité a été conçue pour remédier à cela précisément, à cette habitude de l'entre-soi des hommes... Qu'en pensez-vous ? Vous a-t-elle facilité les choses en politique ?
Moi au départ, j’étais assez hostile au concept de quotas ou de parité, parce que je trouvais ça assez insultant pour les femmes. C’est comme si cette discrimination positive… c’est comme si elles n’étaient pas capables d’y arriver. Moi ce qui me rend malade, c’est la sélection de femmes dans des circonscriptions non gagnables et la sélection de femmes uniquement parce qu’elles sont femmes et quand c’est une femme, on s’en fout, bon il faut mettre des femmes, alors on prend la première venue. Souvent on va aller chercher les femmes qui sont le prolongement de son propre pouvoir c’est-à-dire des dadames bien gentilles qui feront jamais de l’ombre dans la circonscription, qui seront aux ordres de monsieur, qui sont d’ailleurs très souvent maîtresses, petites amies… Et ça, c’est exaspérant... exaspérant, parce que je pense que la compétence, le travail, l’expérience, devraient passer avant. Cela dit, je me suis bien rendue compte qu’effectivement la parité était indispensable parce que vous avez des femmes de qualité qui sont de toutes façons bloquées…
- Mais vous, personnellement, en avez-vous bénéficié ?
Oui, c'est vrai que mon ascension politique, objectivement… c’est pas que mes qualités. C’est 50% à mon avis lié au principe de la parité qui fait qu’on est beaucoup de femmes à être dans les instances dirigeantes du parti et à être dans les trucs de négociations et tout ça. Donc il y a une pression très forte chez nous. Ce que j’ai appris avec cette loi parité c’est que finalement les femmes ne sont pas constituées comme un… comme un groupe. Et donc le groupe des hommes qui lui est déjà constitué, qui est au pouvoir, lui agit comme un groupe. Et finalement, les femmes sont devenues des ressources pour les hommes. Et c’était pas étonnant parce que finalement les hommes se répartissent leurs femmes. Je crois que les femmes sont des forces d’appoint qui servent à batailler contre un autre ou à boucher des trous là où il y a pas de demande.
- Qu'est-ce que vous voulez dire par là ?
Je pense à ce processus qui consiste à aller chercher des femmes à l’extérieur, ce que j'appelle le sabinisme, c’est-à-dire que quand vous devez fournir des femmes dans un jeu, vous ne prenez pas les femmes de votre groupe humain, de votre entourage quoi, de manière à ce qu’elles ne viennent pas vous faire concurrence, vous allez chercher des nouvelles ailleurs. Donc on va chercher des femmes à l’extérieur, dans la société civile, ou dans la génération suivante, parce que de ce fait elles ont moins d’expérience, moins de légitimité et finalement elles sont plus malléables. Alors après, il faut se demander si on est là pour faire les potiches ou… Je peux vous dire que le nombre de fois où j’ai assisté à des réunions où on m’a dit : "allez viens à la tribune, on n’a pas de femme", ça me met dans une rage en général, vraiment, pour le reste de la soirée... Je peux vous dire parce que ça, c’est des trucs qui sont… oui bien sûr qu’il y a des choses qui ont bougé, mais dans le quotidien, il y a encore des choses sur lesquelles, il y a du boulot.
- Vous évoquiez le fait que les femmes ne sont pas constituées en groupe... Pensez-vous qu'elles manquent de solidarité entre elles ?
Alors là, je pense que si on veut sortir de ça, il faut que les femmes au fond se mettent en réseaux entre elles et qu’elles fassent jouer les réseaux. Et elles ne savent pas le faire. Mais je pense que c’est naturel, c’est naturel. La vie politique, elle est rude mais elle est aussi solidaire. Si vous voulez, il y a deux façons quand on fait de la politique, soit on pense à soi-même, à son… à sa petite personne, à sa réussite... soit on pense qu’on est inscrit dans un mouvement vaste pour réussir quelque chose de plus grand. Moi je suis comme ça. Oui. Des fois quand on me dit : "tu aurais bien aimé être chef d’orchestre", je dit : "non, je m’en fous, je peux être premier violon ou jouer au fond, mais j’aime être dans l’orchestre". Si le chef est bon, où qu’on soit, on est bien. Et je crois que c’est… ce que les femmes n’ont pas encore complètement, c’est qu’elles ne savent pas s’installer en réseaux de confiance...
- Peut-être parce qu'elles n'ont pas assez confiance en elles-mêmes ?
Oui, c'est vrai... Il y a encore des femmes qui s’excusent d’être là. Oui, oui. Qui arrivent en pensant qu’elles y arriveront pas et donc qui… Mais elles ont pas à s’excuser, elles sont là, elles sont citoyennes à part entière et elles doivent se comporter comme telles. Moi, je voulais pas être dos au mur sur ce truc tout le temps, vous comprenez, je voulais pas passer mon temps à m’excuser d’être là parce que j’étais une femme et que… bon. Alors tant pis, j’utilise les armes masculines. Non mais... je suis assez méchante ! (rires)
- Vous pouvez me donner un exemple ?
Eh ben, si je suis suis rentrée très vite dans l’exécutif du parti, c’est parce que j’étais une femme et qu’il en fallait, bon... mais aussi parce qu'on avait remarqué que j’avais, je dirais de l’estomac, parce que je m’étais faite remarquée en me mettant entre deux types qui étaient en train de se menacer, de se frapper, parce que l’ambiance était très… très… je dirais spontanée. Bon. Je pense que c’est pour ça qu’on s’est dit : "celle-là elle va mettre de l’ordre". Ben voilà. Bon. Donc on m’a reconnue. On peut dire que ma carrière a peut-être été plus rapide qu’elle n’aurait dû être.
- Parce que vous vous êtes comportée un peu comme un homme ? Vous pensez qu'une femme, pour réussir en politique, doit en quelque sorte endosser les habits masculins, c'est-à-dire aussi les comportements masculins ?
C’est pas qu’on est obligées de devenir des hommes, c’est qu’on est obligées d’utiliser les armes des autres, tout simplement... Leurs armes donc... Oui, parce que la politique c’est de la violence, on est dans le combat. C’est pour ça qu’il faut marquer son territoire et comment dire… et rétorquer, répliquer. Sans vociférer en gardant toutes ses qualités, tous ses attributs si vous voulez, mais constamment, constamment tenir... c’est une expression assez triviale, mais tenir les autres à carreau et soi-même être constamment à l’affût de ce qui peut vous tomber sur le dos, de la part de ceux qui sont en rivalité avec vous. Vous savez, on préfère... on aime bien... vous voyez, quand c’est une femme qui ne gêne pas, qui ne dérange pas. Mais à partir du moment où une femme travaille, ils ne supportent pas, ils ne supportent pas… C’est complètement fou...
- Vous pouvez m'en dire un peu plus ? Je ne comprends pas bien en quoi une femme qui travaille dérange
Oui, elle dérange... Je l'ai compris dès les premiers mois de mon mandat, j'ai compris que j’étais bien en tant que femme mais femme taiseuse, c’est-à-dire si je ne disais rien tout allait bien. Aussitôt que je me suis exprimée, je me souviens, on s’est demandé au nom de quoi j’avais l’outrecuidance de penser. Et je me rappelle de discussions que j’ai eues avec un dirigeant du parti. Aussitôt que j’ai eu l’outrecuidance de lui dire… on avait une discussion sur la fiscalité et je lui ai dit qu’il s’était trompé sur un point, il m’a regardée, il m’a dit, je cite parce que c’est resté imprégné dans mon imaginaire de femme féministe : "mais qui es-tu toi pour me parler comme ça ?"...
Mais finalement, vous voyez, je pense que j’ai réussi parce que j'ai refusé de me taire et que je me suis battue, c’est-à-dire que dans le domaine qui m'a été confié, je suis passée d’un petit budget de dix millions de francs à un budget de 300 millions d’euros donc… Alors à peu près dans le même secteur mais qui s’est élargi. Bon voilà. J’ai élargi mon champ, j’ai… Mais j’ai bataillé, je dirais, en cavalier totalement solitaire au sens où même mon groupe se fichait à peu près complètement de ce que je faisais. Et j’ai réussi finalement… j’ai compris qu’on ne m’écoutait que quand je montrais mes capacités à nuire.
- Si je vous comprends bien, vous ne pensez pas que les femmes en politique apportent quelque chose de différent, qu'elles font de la politique différemment des hommes ?
Alors le travail politique, je vais vous dire, il y a pas façon homme et femme de faire le travail politique. Il s’impose à vous, il s’impose à vous. Alors soit on pense qu’on le vit positivement… Ou pas… Si on est un élu sérieux, on met son travail au centre et on s’accommode de ce qu’il y a autour. Dans la forme du travail, dans le temps à passer, dans le temps en commission… quand les séances de nuit finissent à minuit, une heure, deux heures, trois heures, que vous soyez un homme ou une femme… Moi je présidais des séances de nuit, il y en a eu… je me souviens de certaines séances qui se terminaient à cinq heures ou six heures du matin, vous êtes plus un homme ou une femme, vous êtes un élu à la tâche.
Et puis faut vraiment en terminer avec l'habitude de confier aux femmes des responsabilités dites féminines. Moi, en termes de responsabilités dans le parti, on m’a toujours confié des tâches dites d’hommes, je veux pas dire que c’est un cas extraordinaire, mais un cas à part. C’est les femmes elles-mêmes qui se mettent dans des situations où elles se retrouvent à s’occuper de choses plus sociales... Je trouve que la nouvelle génération, elle est pas si différente... Celles qui osent demander des responsabilités dites masculines, c’est des caractères bien trempés... Après moi je pense qu’on peut tout apprendre. Alors il y a des choses qu’on aime plus que d’autres. Mais moi je conseille des fois aux femmes d’aller faire ce qu’elles savent pas faire, pour prouver qu’elles vont apprendre, vous voyez... Parce que spontanément on va penser qu’on sait mieux faire de l’éducation ou du social. Mais non, il n’y a pas de fatalité. On peut aimer ça plus, mais on n’est pas destinées seulement à ça.
Et puis toutes les femmes ne sont pas bonnes, ni soucieuses, ni tellement si soucieuses des autres. Moi j’en connais qui sont rudement dures et pas si efficaces que ça dans l’attention aux autres. Je crois que ces schémas-là peuvent être dépassés, que c’est sommaire de… de plaquer les clichés comme ça encore. Il y a des femmes qui, en politique, ont des comportements dits masculins, enfin, qui sont pas dans la sollicitude, même si dans le discours ça peut transparaître, dans la réalité c’est pas si sûr, je crois pas.
- Dans le travail politique concret par exemple, vous ne remarquez aucune spécificité ?
Alors si, peut-être dans la prise de parole... Attendez, le nombre de mecs qui prennent deux fois la parole sur le même sujet pour exister, pour se faire valoir, alors qu’ils auraient pu dire la même chose en cinq minutes. Basta c’est bon. Venez en Conseil d’arrondissement, vous allez voir, vous allez comprendre. Et c’est vrai en réunion de section, c’est-à-dire dans les cellules au bas du terrain. Mais il m’arrive d’ailleurs de leur dire : "arrêtez de faire du cirque, ça suffit, c’est bon". ça les femmes, elles font pas pareil. Ça alors là, je peux vous dire que toutes celles que je connais et même au plus haut niveau, de ce point de vue là, les choses sont cadrées, on n’a pas le temps... Je pense d'ailleurs qu’on sera des hommes à part entière quand on sera capable de perdre du temps, oui... Et capable de perdre son sang-froid aussi...
- Qu'est-ce que vous voulez dire ?
Mais si vous saviez, au Conseil de Paris, on frise l’insulte en permanence, et ces éructations sont proférées uniquement par des hommes. Aucune femme n’aurait ce comportement de couper systématiquement la parole du maire de Paris, d'éructer littéralement, de hurler, d'aboyer, de vociférer. Ça, ce sont pas des comportements féminins, c’est vrai que je n’ai jamais entendu une femme se comporter comme ça, sauf Mme X, elle, elle n’hésite pas à hausser le ton quand c'est nécessaire et à employer des… comment… des qualificatifs qui font taire, vous savez il y a des hommes qui ne se calment que comme ça...
- Et dans l'apparence ? Qu'est-ce que vous pensez de ce souci pour leur apparence que les femme politiques doivent nécessairement avoir, en tant que femmes publiques ?
Quand j'ai été désignée candidate, j’étais jeune, on m’attendait au coin de bois, je me souviens, je me suis très vite coupée les cheveux, pour me faire plus vite respecter... Y’a des choses sur le physique qui vous donne aussi des atouts, pas seulement en termes d’utilisation de féminité, de charme, mais aussi en termes de rapport à l’autre. Donc c’est important.
- Dans votre exemple, c’est aussi le renoncement à une certaine forme de féminité, se faire couper les cheveux...?
Oui, mais ça m’a pas dérangée, j’oscillais entre les deux depuis des années, mais pour moi, j’ai ressenti à un moment donné, va falloir faire plus, euh... et donc je l’ai fait (rires) ça a bien marché ! Parce que je trouve qu’on n’a pas non plus à jouer de sa féminité. Bon on est là pour faire un travail. On doit le faire du mieux possible. Ce qui compte, c’est plutôt l’application qu’on va mettre à son travail, les résultats qu’on va avoir, que la petite jupe froufroutante un peu transparente qui va faire rêver ces messieurs, parce que là aussi si vous voulez, si on exige, si on veut une égalité de traitement, je pense qu’il y a certaines règles un peu morales à respecter dans le comportement aussi, on doit pas jouer à aguicher ces messieurs pour obtenir ce qu’on veut, parce qu’effectivement c’est beaucoup plus facile.
Alors moi, je suis toujours, ou généralement toujours, en veste-pantalon... De toutes façons, on est toutes comme ça, on est toutes en veste-pantalon. Enfin... Je racontais ça sous forme d'anecdote l'autre jour dans une réunion et il y a des gens qui me disaient : "ah bon vous êtes obligées de vous habiller comme ça". J’ai répondu oui... Non je plaisantais, non, non... Mais à part exceptions, on est toutes en veste pantalon, comme tous nos collègues. Mais bon, c’est vrai aussi que parfois on a envie de se fondre… Enfin pour moi, j’ai pas envie de me distinguer par une féminité parce que je trouve que bon…
- Et elles vous choquent, vos consœurs qui elles sont plutôt dans la féminité ostensible ?
C’est très drôle comment les femmes peuvent jouer de leur... Enfin je sais pas si elles en jouent mais elles mettent en valeur leur physique. Enfin moi, je vois des élues qui sont habillées extrêmement, je dirais pas sexy parce que c’est pas ça, mais en tout cas très en valeur, mettent extrêmement en valeur leur féminité. Mais après, on est quand même dans un monde assez machiste, alors c’est… Enfin je pense que déjà des filles qui ont des atouts physiques, y compris qui sont souriantes et tout ça, c’est terrible à dire mais les mecs ils sont contents.
On a l’impression que l’apparence des femmes ne leur appartient pas mais que c'est une espèce de bien collectif qui est… Et ça recoupe mes réflexions sur les femmes en tant que ressources etc. C’est… Est-ce que finalement dans l’imaginaire des hommes, les femmes ne sont pas des biens collectivement possédés ? Et donc ça va loin. (rires) Moi je suis complètement indifférente à ça. Si on pense autour de moi que je pourrais me mettre une jupe, je pourrais me maquiller mieux, je m’en fiche. Je pense là qu’il faut travailler sur le fond des choses. Mais on peut être attentif à son apparence. On peut se dire : "j’assortis mes boucles d’oreilles à mes chaussures et je trouve ça sympa comme tout". Chacune, je pense, doit faire son chemin comme elle est profondément parce qu’on a beaucoup de contraintes.
- Pour terminer, et en parlant de chemin personnel, je voulais vous demander quelle était votre situation d'un point de vue familial, si vous aviez des enfants ou si vous aviez envie d'en avoir ?
C’est un choix qu’on fait, si on veut des enfants ou pas... de façon plus ou moins difficile d’ailleurs. Pour moi, c’est pas difficile, peut-être que ça le deviendra plus tard, mais moi je n’ai pas de souhait d’enfant ! J’y ai réfléchi pendant longtemps... Si j’le fais, ça veut dire que j’abandonne le reste, en grande partie, puisque moi je pourrais pas faire un enfant pour me faire plaisir et laisser d’autres l’élever par exemple, ça veut pas dire rentrer à la maison, rester à la maison, mais je ne pourrais pas mener la vie que je mène. Enfin, y’en a qui le font, qui le font très bien, mais moi je sais que j’en serais pas capable, c’est pas comme ça que je vois les choses... Je ne dis pas que ce sont des femmes irresponsables de faire des enfants, je dis que pour moi ce serait impossible.
Les femmes qui ont des enfants à la maison, ça leur demande une organisation, honnêtement, qui est des fois guerrière franchement. Parce qu’on le veuille ou non, l’organisation de la famille, elle repose beaucoup plus aujourd’hui sur les mecs qu’avant, mais elle repose encore beaucoup trop sur les femmes. Et moi la première je dis, si j’avais des enfants, je serais moins disponible. Si par exemple on commence à s’absenter un peu trop à cause des enfants, et ben, on est out... si vous voulez y’a pas de règles, y’a pas de droit du travail en politique... on est dans le cœur dans l’action, si on y est plus, on est mort. C’est un peu la loi de la nature, soit on est là, soit on n’est plus là... on s’efface de l’échiquier, c’est un monde très dur...
- Et vous n'avez pas peur de le regretter ? Vous n'avez pas le sentiment de faire un sacrifice ?
Non, je ne crois pas... La maternité ne m’a jamais, si vous voulez, attaquée de telle manière que ça soit pour moi un souci majeur que de ne pas avoir d’enfant. J’ai cette chance. C’est pas vrai pour toutes les femmes. J’ai des tas de copines qui pourraient pas faire comme j’ai fait, on va dire voilà. Ça pour moi, c’est plutôt un avantage. Je pense que c’est lié, quand je vais au fond, je pense que c’est lié aussi à ce que j’ai, si vous voulez, refoulé et refusé dans le modèle que mes parents ont induit.
J’aurais des scrupules, je crois, à ne pas m’occuper à temps plein d’enfants. C’est pourquoi je suis assez réservée sur la présence des femmes mariées jeunes en politique, c’est pas leur place. Comment peuvent-elles tout faire ? Elles veulent un mari, des enfants, voire un amant, voire du travail, un travail à responsabilité sans horaire de préférence, plus la politique, c’est insensé ! Vraiment je ne sais pas comment elles font... Moi, je veux seulement dire que ma vie professionnelle a mangé ma vie privée, et je ne vois pas comment je pourrais rendre les choses compatibles. Ça ne m’empêche pas d’avoir une vie sentimentale... mais, mais je ne sais pas si je suis faite pour ça. Je pense que j’ai à peu près autant de talent qu’un autre pour m’occuper d’un foyer mais c’est quand même un sacrifice... Je ne sais pas, je crois que je m'en rends pas vraiment compte...
Mais pour être honnête, je sais… j’ai toujours su dans ma tête que la famille c’était pas une affaire qui m’irait bien. Et j’ai pas de vie de famille. Mais honnêtement, je ne me plains pas et je ne dis rien parce que je… c'est pas mon investissement et je n’ai pas de regret. J’avais pas… Je suis pas une femme couple, je suis une femme solitaire. Et du coup, ça a pas été… ça n’a… j’ai jamais eu à négocier quels que soient mes engagements professionnels, mes choix, mes déplacements, mon goût de l’aventure, je n’ai jamais eu à le négocier avec personne. Je l’ai géré moi-même, seule... Et la vie professionnelle m’a absolument entièrement happée, à 100%, jour et nuit, voilà...
- Je vous remercie, je crois qu’on a fait le tour de toutes les questions que j'avais à vous poser. Merci encore.
NB : cet entretien-type est une compilation organisée des passages les plus significatifs des 10 entretiens recueillis. Il n'a été procédé à aucune réécriture des extraits choisis.
