La Citoyenne
Elle s'est engagée précocement en politique, en commençant par le militantisme étudiant pour adhérer à un parti dès ses 20 ans. Elle a ensuite dédié toute sa vie à la politique, jusqu'à renoncer à toute autre activité, notamment professionnelle.
La Citoyenne
Elle a connu un long parcours associatif avant d'entrer en politique, ce qu'elle a fait relativement tardivement, autour de la cinquantaine. Elle a longtemps combiné son activité professionnelle avec un engagement dans une association de défense des droits, avec une nette composante féministe.
C’est en tant que représentante de la société civile qu’on est venu la chercher pour lui proposer un mandat. Une fois élue, elle reste un peu étonnée de se trouver arrivée là. En plus de ses propres doutes quant à ses capacités à assumer une fonction politique, elle a dû affronter la réserve de son entourage. Ce sont ses convictions qui lui ont donné l'élan et la volonté de s'imposer dans un monde d’hommes. Le plus dur, dit-elle, c’est d'être arrivée à prendre la parole et à se faire écouter.
L'indépendance est cruciale dans son parcours. Elle a réussi à ne pas céder face aux poids lourds de son parti qui lui ont mis des bâtons dans les roues. Elle a su rester elle-même en défendant une conception de l’exercice du pouvoir affranchie des considération égotistes. La capacité des femmes à travailler de façon désintéressée, en acceptant de se former et d’être aidées, lui semble un point évident de différence d’avec les hommes. Tout comme la difficulté à prendre la parole et à entrer dans des réseaux .
La Citoyenne est très soucieuse de maintenir un équilibre entre sa vie privée et sa vie publique. Elle pense qu’elle n’aurait pas pu faire de la politique tant que ses enfants étaient petits. Elle tient aussi à ne pas passer à côté de son rôle de grand-mère et conçoit donc de mettre un terme à sa carrière politique en ne se représentant pas. Pour elle, il y a une vie en dehors de la politique.
Entretien-type de la Citoyenne réalisé à partir de 19 entretiens
La soixantaine - mariée, mère de deux fils et deux fois grand-mère - sénatrice
- Je voudrais commencer en vous demandant de me parler du moment qui a été celui de votre engagement politique, c'est-à-dire celui où vous avez décidé de vous présenter à un mandat électif. Sachant que vous avez eu une vie professionnelle et des engagements associatifs avant d'être élue, il y a dû avoir un moment où il a fallu faire ce choix de vous engager pleinement dans la vie publique...
Donc la première fois, on est venu me chercher alors que j’enseignais et je militais associativement à côté... On est venu me chercher en me disant : « ce serait drôlement bien une femme, ça renouvellerait, ça serait une bonne idée ». Et voilà comment je me suis trouvée propulsée dans le monde politique, à être tête de liste à une élection municipale pour laquelle... bon honnêtement on était venu me chercher parce qu’il y avait aucune chance, c’était clair. J’ai dit : « non mais là, venir me chercher de but en blanc presqu’à quatre mois de l’élection, vous m’envoyez à l’abattoir, vous venez me chercher parce qu’il y a aucun homme », ce qui était vrai, aucun homme ne voulait y aller...
Alors j’ai réfléchi, j’en ai discuté avec mon mari et puis je suis venue donner ma réponse. Je suis à peu près sûre qu’il n’avait jamais entendu ça, les hommes ils répondent pas ça, j’ai dis : « d’accord… mais si je suis élue et que tu vois que je fais pas l’affaire, tu me le dis et tu changes ». Donc vous voyez comment on est vraiment incorrigibles... Je disais : « mais moi je vais peut-être pas savoir, je vais peut-être pas être capable... ». Bon, la première fois, on a perdu les élections, ce qui est très bien. C’est très bien d’être battu parce qu’on se rend compte que quand on est élu c’est pas soi… on représente son parti, on n’est rien... Bon, alors, on était battu mais je me suis quand même retrouvée élue de l’opposition et là j’ai découvert la politique...
- Et comment s’est passée votre première élection ?
Alors, la fois d’après, la mairie était prenable, et là les caciques du parti m’ont fait venir et m’ont dit : « ça serait trop dommage de perdre l’élection parce qu’une femme y va ». Voilà, en me disant… Alors là, toutes les qualités que j’avais la fois d’avant, spontanée, courageuse, c’était devenu : « non t’es excessive… » [Des défauts...] Voilà tout s’était renversé. Et puis on me disait : « prends conscience quand même, c’est une occasion unique pour nous de gagner cette ville, bon voilà, seconde ça irait bien mais tête de liste non ». Alors je leur ai dit : « ben écoutez, ce sera non parce que j’irai quand même, vous m’investirez pas, c’est comme vous voulez. Nous, on a fait du travail pendant six ans, donc on va aller vérifier, voilà. Mais il n’y a pas de problème donc faites ce que vous voulez mais moi j’irai » .
Ils ont eu peur et ils m’ont dit : « alors écoute, on pourrait peut-être t’investir mais à condition en gros qu’on fasse la liste ». Ah ça, j’ai dit : « non, non, moi là si j’y vais c’est pour gagner et donc après pour gérer, donc je vais pas partir avec des gens avec qui je partage rien ». Bon. Donc là, ça a été très tendu. Et puis, bon j’ai fini par obtenir gain de cause parce qu’ils se sont dit : « bon elle va pas gagner ». Voilà. Et puis on a gagné. Voilà. On a gagné et c’était… alors c’était vraiment, oui, extraordinaire parce que le maire, en place depuis quarante ans, notable, avocat... Et bon en face, j’étais petite directrice d’école, d’une école maternelle en ZEP. Donc il y avait pas plus opposé… et une femme ! Le soir où j’ai été élue, c’est ça qui… je m’en souviens encore, c’est ça qui est extraordinaire… on gagne une ville qui était à l’autre camp depuis 35 ou 40 ans, enfin bon normalement on vous félicite, tandis que moi j’ai simplement entendu : « ah ben, on n’a pas fini d’être emmerdés ! » (rires)
- Vous avez donc dû pas mal batailler contre les hommes ! Est-ce que vous pouvez m’en dire un peu plus sur le machisme en politique ? Avez-vous continué à en souffrir par la suite ?
Oh oui, souvent... Pendant mon premier mandat municipal, dans l’opposition, je me suis présentée aux élections régionales et j’ai été élue. Donc je me suis retrouvée au conseil régional. Je me souviendrai toujours de mon entrée. Je suis rentrée, il y avait des tas d’hommes dans une pièce, ils m’ont applaudie, ils m’ont dit : « ferme la porte, vous êtes assez »... On était deux, deux femmes sur trente !
Et ça s’est pas vraiment arrangé par la suite... Je me souviens, quand je me suis assise dans l’hémicycle, au Sénat, j’ai eu un choc, je ne voyais que des…. que des pingouins parce qu’à l’époque les hommes portaient tous… Enfin c’est toujours le cas… Mais un peu moins, enfin disons que c’était pire à l’époque, costume sombre, chemise blanche en général, cravate sombre. Donc je ne voyais que des pingouins. Et ça m’a fait un choc parce que quand même franchement j’avais… j’avais pas idée de ce que pouvait être un si grand nombre, la prédominance masculine quoi. J’ai eu un choc, franchement. Et là, j’ai compris que vraiment ça n’allait pas du tout quoi.
On a tellement cette image que c’est les hommes qui font de la politique, c’est pas les femmes, vraiment... moi la première, parce que si je me suis retrouvée tête de liste... bon j’étais prise à mon propre jeu, sinon j’y allais pas, si j’avais pas eu vraiment cette injonction extérieure quoi, qui me disait : « mais enfin t’es pas logique, tu dis : il faut mettre des femmes à tous les postes de responsabilité de façon paritaire et t’y vas pas, c’est pas possible ! ». C’est pour ça qu’il faut que ce soit obligatoire et qu’on fasse pas de concessions là-dessus parce que des femmes volontaires quand la situation l’impose, on en trouve. Le problème c’est que, quand il y a un homme… bizarrement les femmes intériorisent que cet homme qui est en face d’elles, qui se présente, il est meilleur qu’elles. C’est quand même… alors que quelques fois, on a des zozos quand même. Et pourquoi on imagine qu’ils sont meilleurs ? Je veux dire, je sais pas, ça vient de l’inconscient, de l’éducation, effectivement de ce paysage très, très masculin.
- Et ça se traduit comment, cette hyper-masculinisation de la vie politique ? Comment ça se comporte un homme politique ? Différemment d’une femme politique ?
Oui, je crois... Moi par exemple, des choses que j’arrive toujours pas à faire c’est m’inscrire quand j’ai rien à dire. J’ai un mal fou même en commission, chaque fois je me dis : « oh pourquoi je me suis pas inscrite ? » Parce que dans le débat il y a quelque chose qui vient et que je me dis : « ah ça il faut absolument que je le dise ». Alors que je sais qu’il faut s’inscrire dès le départ, mais quand j’ai rien à dire… enfin sur le coup je me dis : « non sur ce sujet là, c’est pas ma compétence ou j’ai pas assez travaillé… il y en a d’autres plus compétents que moi qui vont le dire, je vais pas m’inscrire ». Et puis tout d’un coup, je me dis : « ah ben non, il l’a pas dit lui non plus, mince, il faut vraiment que je m’inscrive ». Et puis c’est trop tard, alors je finis par parler quand tout le monde est parti (rires).
- Oui, ça revient souvent cette question de la prise de parole monopolisée par les hommes...
Ben par exemple, moi je me souviens, notre responsable de groupe c’était un homme et sa façon de s’imposer c’était de parler de plus en plus fort… Alors un jour, j’ai hurlé alors que je le fais jamais, mais pour… Le monsieur qui était dans le couloir est venu voir ce qui se passait puisqu’il a cru qu’il y avait un pugilat ou qu’on était en train de me violer, je sais pas ce qu’il a pu penser ce pauvre homme, mais il avait l’air très retourné (rires)... je lui ai dit : « non, non, je montre simplement à mon collègue que je peux parler aussi fort que lui, il y a pas de problème, c’est pas grave...». Et il a fallu que je fasse ça et que je fasse une démonstration de force en hurlant pour qu’il arrête quoi et pour lui faire remarquer que c’était pas parce qu’il hurlait qu’il avait raison. Je pouvais hurler aussi et c’est pas pour ça que j’avais raison non plus.
C’est sûr que j’ai appris… j’ai appris un certain nombre de stratégies pour m’adapter au milieu masculin, ça c’est sûr. Donc après, est-ce que ça déteint sur moi ? Sûrement, j’imagine, j’ai appris à ce qu’on me coupe pas la parole par exemple. C’est sûr qu’il faut pas respirer dans la phrase parce que sinon ils s’engouffrent dedans mais ça, c’est les syndicalistes qui m’ont appris ça. Quand vous avez la parole, vous la lâchez pas, même si on n’a rien à dire, vous continuez à causer quand même… À un moment, voilà, il faut s’imposer, il faut se faire respecter. Alors après bon dès qu’une femme dit non ou s’impose, voilà, on dit : « elle se masculinise ». Bon il faut dire : « non », ça c’est évident, moi je l’ai bien vu, il faut savoir établir un rapport de force. Donc voilà c’est toujours… Je crois qu’après au bout, il faut surtout pas se perdre soi-même et il faut toujours se ressembler. Bon alors enfin c’est ça l’équilibre à trouver...
Après les discours des femmes sont beaucoup plus… en général, beaucoup plus concis. Les femmes osent… alors pas toutes, parce qu’on va pas tomber dans la caricature, mais on trouve davantage chez les femmes une audace pour des discours un peu décalés ou pour une pointe d’humour ou pour… Voilà. Je trouve que chez les hommes c’est beaucoup plus conventionnel en général. C’est-à-dire qu’elles osent, elles s’affranchissent… Comme elles s’affranchissent des codes, elles s’affranchissent jusque dans la prise de parole. Mais parce qu’en général, on est arrivées aussi par des chemins détournés, on n’a pas emprunté la voie tracée. Bon les hommes en général, ils sont entrés dans le parti, ils ont gravi, ils ont machin, ils ont réseauté, ils ont… ils ont… Les femmes… On était là à un moment, il y a eu une opportunité et puis voilà. Donc il y a peut-être un peu plus… Enfin je pense qu’on se sent un peu plus libres. Voilà. On est moins dépendantes quand même, on est beaucoup moins dépendantes de l’appareil, des appareils et autres...
Je crois qu’on n'a pas encore été prises dans la spirale du pouvoir. Donc on a un rapport au pouvoir qui est différent, ce qui veut pas dire qu’il y a pas des… qu’il y a pas des femmes qui sont les mêmes que les hommes par rapport au pouvoir, mais parce qu’elles ont mimé… elles sont dans les rails. Mais surtout, à la base, on trouvera des femmes, notamment dans les collectivités locales, qui se sont jamais mises dans ce truc-là, voilà, qui ont un rapport au pouvoir différent. C’est pour ça que les hommes les aiment bien d’ailleurs… ils adorent les femmes dans les conseils municipaux, elles sont vraiment… elles transportent pas ça, elles transportent pas leur ego. C’est fatiguant. C’est plus facile à harmoniser une équipe si la partie ego est moins grande, on peut pas dire… ça veut pas dire qu’il n’y a pas des femmes qui ont des ego. Vous vous rendez bien compte de ce que je dis. [Bien sûr, bien sûr.] Mais globalement, en masse, il y en a moins. Parce que ce que j’ai observé souvent c’est qu’elles sont attentives à laisser de la place à leur autre vie que leur vie politique.
- Alors vous me permettez de passer à un autre thème important... Je voulais vous demander si vous aviez réfléchi à la question de l’articulation entre vie privée et vie publique ? Est-ce que ça a été difficile pour vous ?
Moi je ne pense pas que j’aurais pu être élue à ce niveau quand mes enfants étaient jeunes... et puis il aurait fallu renoncer à mon métier aussi. Bon moi, j’ai eu de la chance, j’ai commencé vieille, voilà... Mais pour les jeunes femmes, je trouve que… faire de la politique, c’est très difficile... Je me suis souvent posée la question, je me disais : « comment préserver ma vie de famille ? » parce que je connais beaucoup de collègues qui ont divorcé. Il y a beaucoup de divorces. Il y en a beaucoup qui sont seules. Et donc moi j’ai fait moitié-moitié. Voilà. Et j’ai souvent eu l’impression d’être une équilibriste sur un fil, d’être toujours en recherche d’équilibre et de me demander qu’est-ce qui était l’essentiel et de faire des choix en fonction des priorités. J’ai aucun regret... (rires) J’aurais pu être... j’aurais pu prendre davantage de responsabilités… Vous voyez ce que je veux dire... À un moment donné moi j’ai fait le choix d’essayer de concilier les deux.
Les femmes qui ont des responsabilités, elles se conduisent la plupart comme des hommes. C’est-à-dire qu’elles font fi de… Et donc elles sont épuisées en général. Elles acceptent… elles acceptent… comment dire… d’en faire beaucoup, de passer leur temps à l’extérieur, de sacrifier entre guillemets leur vie personnelle. Elles se plient aux usages imposés par les hommes à savoir effectivement passer... allez on va dire les huit-dixièmes de leur temps dans la sphère publique, professionnelle ou politique, et un tout petit peu dans la sphère familiale. C’est ce que font les hommes parce que d’abord les tâches familiales ça les enquiquine et donc ils ont pas tellement envie d’y participer, et puis dès qu’ils sont plus dans leur environnement social, ils n’existent plus...
Ce qui est important dans la vie politique, c’est d’avoir son petit cocon. Et moi, je me suis toujours, toujours… Je savais que je pouvais m’échapper parce que j’étais pas bridée, mais ça nous… c’est toujours quand même le milieu familial qui vous raccroche. Et moi, ça a été toujours essentiel que mes enfants aillent bien et que tout se passe très bien à ce niveau-là... Aujourd’hui, j’ai deux petites-filles et je m’oblige à faire plein de choses avec elles et à leur consacrer du temps parce qu’aussi j’ai conscience que ce temps-là il passe, il ne repasse pas et donc j’essaie de ne pas sacrifier… Je pourrais très facilement être totalement happée par ma fonction et puis voilà les voir très, très peu. Mais je m’efforce de faire un certain nombre de choses avec elles... Je ne savais pas que c’était très important d’être grand-mère mais j’ai découvert que si ça l’est et que ça avait une importance (rires) Ça c’est… pour moi ça fait partie d’un équilibre. Je ne pourrais pas me satisfaire d’être totalement happée par ma fonction politique. Il y aurait quelque chose qui me manquerait. Alors il y a des fois où je dis… je raye tout sur mon agenda, je dis à mes assistants, partout… je dis : « non, je suis pas là, je garde ma petite-fille ». Mais je trouve que pour vivre tout en même temps, il faut être très organisée, beaucoup anticiper...
- Vous touchez là à un thème important, ce thème du temps et de l’organisation... Est-ce que vous avez l’impression que c’est une thématique particulièrement féminine ?
C’est simple, les hommes, ils sont jamais pressés... ben oui, ils ont le temps. Donc ça, ça fait une drôle de différence. Donc moi, je peux être dans ce système là parce que moi aussi j’ai le temps, je vais pas faire les courses, je fais pas la cuisine, mes enfants sont adultes, donc effectivement je peux jouer la montre aussi et puis attendre le dernier instant, pour continuer à être là et faire entendre ma voix jusque tard dans la nuit. Mais bon c’est fatiguant, c’est pas trop ce qu’on a envie de faire et ça ils savent faire...
Quand que je vois mes collègues ici, ils n’en ont rien à fiche de faire attendre... Je vois le président de mon groupe, on est en réunion, il arrive un quart d’heure en retard, vingt minutes, une demi-heure des fois et puis il répond au téléphone pendant la réunion et puis tout d’un coup, il a quelque chose à nous raconter, alors il en a rien à faire de ce qu’on est en train de dire, il raconte son truc, c’est très important, il s’écoute parler, nous on est en train de travailler, c’est pas grave et puis il a fini de raconter, il s’en va et il abandonne la réunion alors qu’on a des choses à lui demander, qu’on a besoin de son avis. Enfin c’est une attitude, c’est…. Voilà c’est eux donc… Moi je n’imagine pas faire comme ça. J’ai jamais fait attendre personne...
Je crois qu’on est plus sérieuses, voilà... Par exemple, et ça c’est un défaut des femmes, on a tout le temps envie de se former. Quand j’ai été élue au conseil régional, il y a eu des formations pour le budget, pour… C’est compliqué vous savez les autorisations d’engagements, de crédits etc. Le budget d’une collectivité c’est compliqué. Jamais il y avait un homme dans les formations alors qu’on était autant d’hommes que de femmes... ça nous faisait rire nous les femmes parce qu’on s’entend bien quand même avec nos collègues et on leur disait : « ben t’es pas venu à la formation ? » « Oh ben non moi j’ai compris comment ça marche... ». Et nous, on était là à vouloir en savoir faire toujours plus. C’est vrai, c’est terrible.
- Est-ce que je peux vous demander si vous allez vous représenter ?
Pour moi c’est tellement inattendu, tellement exceptionnel d’être ici au Sénat, que déjà ça… Je suis pas dans un parcours de carrière, non du tout. C’est déjà pour moi inespéré. Quelqu’un comme moi, sans personne dans ma famille qui... je me retrouve, voilà, sans parents, sans soutien, sans réseaux… Comme sénatrice... Bon... Mais je suis à fond contre le cumul des mandats, je trouve qu’on en crève, on fait tout en deux jours à peine par semaine, et puis tout le monde s’en va parce que tout le monde a sa ville et je trouve ça scandaleux. Enfin ça, je n’admets pas les gens qui cumulent parce qu’on ne peut pas tout faire. Moi, peu de temps après avoir été élue ici, j’ai laissé la mairie… C’est que le cumul voilà... Ça me prenait tout mon temps. Donc j’ai organisé le passage de témoin et j’ai laissé la mairie que j’avais conquise il y a 17 ans… bien sûr que si je faisais que ça, j’aurais pu continuer à faire la mairie et le Sénat mais ça voulait dire que je n’avais plus d’espace pour moi, pour ma vie privée, donc ça… bon, et j’ai beaucoup de collègues hommes qui n’ont pas compris, qui m’ont dit… la première réaction, ils m’ont dit : « mais t’es folle ! » Mais j’ai dit : « moi je ne peux pas faire autrement » Et là je n’avais plus de temps pour moi, c’est vraiment ce que j’ai constaté, plus de temps pour moi, plus d’espace de liberté et ça c’est… Moi, ce que j’ai constaté dans le mandat d’élu, ce que l’on perd, que j’avais pas imaginé à quel point, c’est la liberté
- La liberté ?
Bon vous voyez, je n’arrivais plus à lire un roman, un bouquin qui soit autre… alors ça j’ai dit : « non, non », parce que j’ai conscience, je me dis : « après, je vais m’assécher et ça va être terrible, je ne vais plus avoir cette capacité d’abord à rester perméable à ce qui se passe en société, ce qui se vit », parce que quand même on vit dans un cercle fermé, voilà, avec toujours le même statut, le pouvoir et tout ça, et je crois que ça aussi, il faut s’en préserver un peu. Oui je crois que c’est ça, j’ai envie de me préserver. L’école de la vie, ça apporte aussi beaucoup, moi j’y crois profondément. J’aime beaucoup justement essayer de partager, de montrer, notamment aux plus jeunes, que la vie politique c’est un engagement, c’est le sens de l’intérêt général parce que ça, j’y crois vraiment profondément...
- Alors ? vous allez vous représenter ?
Non... J’ai décidé que non. J’en ai parlé, avec mes proches, dans ma famille... et le plus jeune de mes fils, celui qui a deux filles, il m’a dit : « oui, tu comprends, si tu veux pas être grand-mère, vas-y... Mais tu verras pas tes petits-enfants...». Il m’a dit : « je suis contre, ça fait longtemps que t’es élue ». Voilà. C’est marrant parce que ça a fait l’objet d’un débat comme ça un peu… Il m’a appelée Mobutu à un moment (rires). Voilà, je pense qu’un mandat de sénatrice, c’est une bonne tranche de vie, c’est une expérience qu’on peut réinvestir ailleurs. On n’est pas obligé de la réinvestir dans un autre mandat. Donc… Et puis bon ben, on a d’autres choses à faire dans la vie. On n’a qu’une vie. C’est génial d’être élu mais c’est génial de faire aussi d’autres projets quoi, et de pouvoir utiliser cette expérience très particulière dans d’autres projets. Je pense que ça peut être bien. Voilà. Mais les hommes, ben non, c’est pas une idée qui leur traverse l’esprit...
Bon là, il faut que je prépare ma succession, ça c’est sûr, ça c’est sûr. Et par une femme, j’y tiens beaucoup. Donc je pense à quelqu’un qui est jeune, qui a tous les atouts pour ça, bon j’espère qu’elle a une image d’elle qui lui permettra… Mais le fait qu’elle succéderait à une femme, elle peut plus facilement s’identifier à moi qu’à un homme, donc j’espère que ça marchera et puis si c’est pas elle, ça sera une autre femme, mais… J’ai rien contre les hommes, la question n’est pas là, mais je trouve que je vais pas… Enfin ça m’ennuierait d’aider un homme quoi, enfin ça m’ennuierait… Ben si je trouvais un homme jeune, valeureux, qui a envie… Mais ils ont déjà assez d’envie sans que… Alors que bon, aider une femme qui n’en a pas vraiment envie mais qui pourrait être une bonne candidate, ça serait un challenge pour moi aussi.
- J'ai une dernière question pour terminer, si vous permettez... je voulais vous demander ce que vous pensiez de l'obligation dans laquelle vous êtes de prendre soin de votre apparence... Parce que, quand on est une femme publique, on doit veiller à son image. Comment le vivez-vous ?
Je prends l’exemple quand j’ai été élue maire, j’étais encore directrice d’école et donc j’étais en jeans et j’arrivais en jeans à la mairie. Bon ça a tenu six mois. Voilà... [On vous faisait des réflexions ?] Ah oui, j’étais regardée, le personnel, « ça ne faisait pas maire », comme ils disent. Donc j’ai compris qu’il fallait que je pose le jeans, alors sans doute que j’aurais pas dû… que peut-être j’aurais dû… Mais même l’opposition avait fait un tract sur ma tenue vestimentaire et ma coiffure. Je me suis dit : « je vais pas me laisser polluer par… », parce que si pour eux le fait de porter un jeans affaiblit ma parole et ben j’ai dit : « ça va, je vais arrêter le jeans et je vais m’habiller… » Voilà. Parce que je trouve que là encore c’est inutile, comme je voulais faire passer des idées et c’était difficile, j’avais gagné une ville avec très peu de majorité, alors j’ai dit : « on va pas se focaliser sur : elle est pas coiffée, elle est en jeans, elle a pas les souliers qu’il faut… » Bon très bien, ça je vais savoir faire, donc je vais le faire comme ça, on n’en parlera plus et on parlera du fond.
Et du coup j’ai travaillé ça, mais toute seule, j’ai travaillé ça. J’ai changé des choses, on travaille sur la coiffure, on travaille, on regarde comment on est, tout ça. Mais en même temps je dirais que c’est devenu un vrai plaisir personnel, du coup de faire attention à sa tenue, de… Et là dessus moi j’ai énormément évolué… De se maquiller tout le temps, oui tous les jours, chose que je ne faisais pas obligatoirement avant, enfin tout ça. Et du coup, comment dire... quand je dis que j’ai pris du plaisir à ça, oui parce que même pour s’habiller, tout ça, je prends un plaisir important. La part de féminité qui est la nôtre, on n’a pas à la gommer. On n’a pas à en faire une arme de séduction au sens où on l’entend habituellement, mais ça fait partie de nos armes à nous et de ce qu’on est.
Bon, une femme... il faut toujours que vous soyez plus ou moins impeccable, toujours souriante (rires). Ah je vous assure... ça dure encore. Et dès que vous avez la mine triste, des trucs comme ça… On vous fait des réflexions. Oui la femme, il faut qu’elle ait… il faut qu’elle rayonne. C’est terrible mais c’est comme ça. Alors avec des collègues, ben on s’est tenu les coudes toutes ensemble. On faisait un repas une fois par mois. Des femmes élues du parti, on était un petit groupe parce qu’on trouvait quelques fois que nos collègues étaient un peu machos, qu’ils s’intéressaient beaucoup à l’apparence des femmes : « oui celle-là elle est grosse, celle-là ci, celle-là ça ». Et ils se rendaient pas compte et donc nous, une fois par mois on se retrouvait ensemble pour justement vider notre sac. Ça nous soulageait... (rires).
- Et c’est pesant pour vous ce souci de l’apparence, tout ça ?
Non, mais c’est parce que ça aide bien, on vieillit bien, ça aide à bien vieillir. Je pense que ça vous stimule, ça vous aide, l’image dans la glace tous les matins quand même, à aller de l’avant, même dans les moments difficiles, ça vous… voilà. Vous n’oubliez pas d’aller chez le coiffeur, vous n’oubliez pas de faire un peu de sport ou d’activités physiques pour pouvoir maintenir un peu la ligne. Mais je trouve ça sympa. Enfin pour moi, c’est pas du tout une obligation. Moi c’est avant tout pour moi. C’est pas pour les autres. C’est pour moi, pour me sentir bien. Quand j’ai cinq kilos de trop, je me sens pas bien. Je me dis : « non là il faut tu arrêtes, il faut tu manges mieux, il faut que tu sois plus équilibrée ». Enfin… Mais c’est pour moi. C’est pas pour les autres.
Et je pense que plus il y a de femmes dans un Parlement, moins on est obnubilé à avoir un beau tailleur, à avoir des beaux… Même en ce moment, je sais pas si vous avez remarqué, même les ministres femmes ne s’habillent pas comme elles s’habillaient avant. Vous voyez ce que je veux dire ? On est toujours féminine mais le code vestimentaire a changé. Donc il y a plus… Il faut regarder des photos, il y a quelques années, les femmes elles étaient toutes en tailleur. Maintenant vous allez voir à l’Assemblée combien il y a de femmes en tailleur. Et au Parlement européen, il y a pratiquement plus de femmes en tailleur. Non mais vous voyez… Le code vestimentaire a changé. Finalement le tailleur, c’était aussi un vêtement masculin. C’était l’équivalent féminin du costume homme. Et maintenant les femmes elles sont beaucoup plus en robe, elles s’en détachent beaucoup plus, elles s’habillent comme elles veulent...
- On va s’arrêter sur ce constat réjouissant de liberté... Je vous remercie, je crois qu’on a fait le tour de toutes les questions que j'avais à vous poser. Merci encore.
NB : cet entretien-type est une compilation organisée des passages les plus significatifs des 19 entretiens recueillis. Il n'a été procédé à aucune réécriture des extraits choisis.
