La Femme contemporaine
Elle est entrée en politique par la voie du syndicalisme étudiant. Dès le début, elle s’est efforcée de combiner son engagement politique et ses aspirations privées. Elle a donc cumulé les fonctions et les obligations familiales, professionnelles et politiques. Cela dit, elle envisage sereinement de mettre un jour un terme à son activité d’élue : elle ne la conçoit pas en termes de carrière. Elle a ainsi l’intention de reprendre un jour son travail dans le privé.
L’ambition qu’elle a de ne faire aucun sacrifice se paye d’un prix assez lourd. Elle est passée par des phases de découragement, voire d’épuisement. Elle est à la recherche de l’équilibre idéal qui lui permettra de mener à bien son mandat tout en menant une vie de famille digne de ce nom. Sur ce point, le rôle de son compagnon lui paraît décisif : les femmes politiques doivent être bien accompagnées !
Elle considère aussi que le fait d’avoir des enfants est un moteur qui donne de l’élan, et du sens même, à son engagement. Elle est indignée du peu de cas que l'on fait de la maternité et milite pour une refonte de la temporalité politique, tant au niveau quotidien de l’organisation du travail qu’au niveau du parcours de l'élu qui devrait être limité dans le temps et dans les fonctions.
La Femme contemporaine est très mobilisée sur la question de la féminisation de la vie politique et se montre d'un optimisme finalement assez rare. Pour elle, la politique des mâles dominants, c'est fini. Cela dit, elle déplore que la rudesse de ce milieu concerne tout autant les femmes politiques. Absence de solidarité et agressivité caractérisent selon elle les relations entre consœurs, et elle le déplore. Elle est aussi outrée de l’importance de la séduction et du comportement des hommes qui considèrent les jeunes militantes comme autant de proies.
Si elle est confiante dans la capacité des femmes à se faire respecter, la femme contemporaine reste sceptique quant à l’évolution d’un monde où tout se conçoit en termes de conquête du pouvoir. Elle attend avec impatience que l’ancienne génération passe le relais.
Entretien-type de la Femme contemporaine réalisé à partir de 16 entretiens
Environ 35 ans - en couple avec deux jeunes enfants - conseillère régionale
- La question par laquelle j’ouvre généralement mes entretiens concerne le moment qui a été celui de votre engagement politique, c'est-à-dire celui où vous avez décidé de vous présenter à un mandat électif. Je me demande si le choix de s’engager pleinement dans la vie publique a été facile ou pas.
Alors moi, j’ai toujours voulu faire de la politique, je pourrais même pas vous expliquer le début du commencement. Quand j’étais petite, je jouais à monsieur le maire donc je sais pas pourquoi, j’ai toujours aimé ça, je suis pas du tout dans une famille de gens qui font de la politique mais j’ai toujours été sensible à l’engagement, aux idées, au combat des idées et puis mon émission préférée quand j’étais petite, c’était pas Récré A2, c’était 7 sur 7. Enfin ça paraît très cliché mais c’est vraiment ça. Je regardais L’heure de vérité. Enfin j’adorais ça. J’étais passionnée par le débat, par le fait d’être acteur de quelque chose et j’ai toujours voulu faire de la politique, toujours...
Et quand je suis devenue étudiante, j’ai adhéré à une organisation politique étudiante... Donc c’est une forme très spécifique d’organisation qui à la fois traite de ce qu’on vit tous les jours, aller réclamer pour un amphi, réclamer pour ça, et en même temps qui élargit les choses en faisant de la politique. J’étais très impliquée et j’attendais que l’organisation me donne des responsabilités. J’attendais beaucoup de ça. Et au bout de deux mois, j’appelle le responsable en lui disant : « bon ben maintenant, ça suffit. Moi je suis beaucoup sur le terrain, je veux plus de responsabilités ». Donc je me suis vraiment imposée. En tout cas, j’ai joué des coudes, enfin voilà, très clairement. Et du coup j’ai… D’ailleurs, j’étais entourée que de jeunes femmes et on a beaucoup poussé. Et du coup, on a pris des responsabilités très vite, plus vite qu’on… On n’a pas attendu qu’on nous les donne quoi. Donc on a poussé très loin.
- Et votre première candidature ? Comment ça s’est passé ? Est-ce qu’on est venu vous chercher ou avez-vous dû pousser à nouveau ?
Alors là on est venu me voir. J’étais dans cet état d’esprit mais on est venu me chercher. Et donc j’ai demandé un moment de réflexion. J’ai pris plein d’avis. J’en ai parlé évidemment à ma famille, à mes amis, à mon compagnon. J’en ai parlé à des hommes et femmes politiques aussi. Et j’ai essayé de prendre une décision qui était d’abord : « Est-ce que moi d’abord je peux l’assumer ? » Première chose. Et deuxième chose : « Où est-ce que collectivement on a intérêt à me mettre, ceux qui défendent les mêmes principes et les mêmes valeurs que moi ? Est-ce qu’on a intérêt collectivement à ce que j’aille là ? » Et je raisonne tout le temps comme ça, c’est-à-dire que les engagements politiques personnels je les pense collectif...
Je ne raisonne pas en termes de carrière politique, d’ailleurs je suis choquée par toutes les personnes qui raisonnent en termes de carrière politique. Voilà, je suis profondément républicaine, donc voilà, pour moi un élu est un représentant du peuple et donc il fait partie à part entière du peuple et il doit travailler, il doit avoir une vie sociale normale. Je suis peut-être un peu le dernier des Mohicans dans ce cas là mais bon…
- Comment s'est passé ce premier mandat ? Vous avez donc décidé de continuer à travailler en même temps ?
Alors… (long blanc). Les deux premières années de mon mandat ont été très très difficiles... En plus de mon mandat, j'avais ma vie professionnelle que je continuais toujours, et en plus, ma vie familiale, parce que je venais d'avoir mon premier enfant… Et j'aurais pas pu faire ce que j’ai fait sans l'aide de mon compagnon, parce qu’autrement j’aurais pas pu, parce que… et c’est ça la difficulté. Pour m’alléger, pour que je puisse exercer mon mandat, il a pris beaucoup de recul et a… Il avait également des fonctions au sein du parti, il les a toutes laissées… nationales et locales, il a tout arrêté pour pouvoir s’occuper des enfants. Donc oui, il y a vraiment une solidarité de couple à avoir. Et le rôle du conjoint pour les femmes qui font de la politique, c’est quand même extrêmement important. Mais ce qui est important, et ce que moi je tiens à vous dire, c’est que si je n’avais pas eu le soutien de mon compagnon je n’aurais jamais pu tout mener de front, c’est-à-dire que… je veux pas dire que systématiquement on divorce et on fait exploser son couple et sa famille quand on rentre en politique, mais je dis que c’est extrêmement difficile et c’est quand même fréquent quand je regarde autour de moi mes collègues.
Donc ces années où j’ai continué à travailler en entreprise avec un puis deux jeunes enfants plus mon mandat... Donc j’ai cru à peu près que j’allais exploser. Et donc, il fallait que j’assume ce nouveau mandat, il fallait que j’assume au travail, et il fallait que j’assume aussi à la maison et il fallait que… Et du coup à un moment voilà. Enfin moi, je le dis, voilà, à un moment, je peux pas m’occuper de tout. Bon j’ai pu m’organiser parce que mon compagnon était là… sauf que c’est moi qui pilotait tout et c’est ça qui est lourd, c’est ça qui des fois… voilà il y a ces moments un peu de découragement… C’est-à-dire que la mère, elle doit pouvoir être toujours capable de répondre à tout. Et du coup… Alors le père est là mais c’est la mère qui doit. Et il y a des jours où je me demande comment je fais pour faire tout ce que je fais. Et quand on me dit, après la naissance de ma seconde fille : « Ben dis donc, t'as déjà retrouvé la ligne et tout... Tu fais du sport ? ». Je dis : « Oui mais je fais du sport quand ? À deux heures du matin je fais du sport ? ». Non, j’ai pas le temps de faire du sport. Non, non... J’ai un emploi du temps tellement chargé et je tiens tellement aussi à assurer un maximum auprès de mes enfants, que voilà, je cours...
- Oui, être jeune maman qui travaille et femme politique, ça fait beaucoup…
Oui jeune maman... Mais en fait, même si c’est vraiment compliqué à gérer, je veux avoir une vie de famille comme je rêvais d’en avoir une. Donc voilà, je m’arrête pas à ça même si c’est extrêmement compliqué de concilier les deux. Je cours de mon activité professionnelle à mon activité politique. Les crèches à six heures et quart, je suis toujours la dernière, voilà. Et donc je vis la vie des parents parisiens et même si le papa est très présent, les auxiliaires de puériculture lui disent quand il vient chercher ma fille : « vous direz à votre femme que votre fille a été malade aujourd’hui ». On parle de l’heure des mamans... C’est tellement culpabilisant. On fait tout pour culpabiliser les mères, voilà, qui… On est quand même… Il faut vraiment lutter, être armée pour y aller, que ce soit dans le monde de l’entreprise ou en politique. Ça c’est sûr.
C’est vrai que notre génération, elle a envie de tout quoi, elle a envie de réussir et ça c’est dur, c’est dur, parfois je me dis… parfois je me dis que je suis peut-être pas une super mère, voilà. Je vois mon mari, je lui dis… je me dis : j’adore nos filles, mais parfois je culpabilise… je me dis que je fais… enfin que forcément j’enlève des choses à nos filles à cause de mes réunions, de tout ça. Là ce soir… je pars demain, donc là ce soir, je suis partagée entre rentrer les embrasser avant qu’elles s’endorment et je vais pas les voir pendant une semaine et aller à ma réunion et tenir… et faire mon mandat quoi, faire mon job. Et ben ça, ça va me travailler tout l’après-midi…
- Trouvez-vous que ce soit particulièrement difficile d'être mère dans le monde politique ?
Vous savez la vie politique est faite pour des gens qui n’ont pas d’enfants. Voilà. Ils n’ont pas d’enfants, ils ne s’en occupent pas. Des gens s’en occupent pour eux probablement. Mais voilà ça n’existe pas. Donc c’est le mercredi par exemple qui est quand même le jour des enfants, c’est le mercredi que l’activité de l’Assemblée est la plus dense, c’est là où il y a le conseil des ministres. Je veux dire dans la vie politique, le mercredi est une journée extrêmement importante, voilà. Eh ben voilà, je trouve ça révélateur… ce qui est pas du tout le cas en Allemagne par exemple. En Allemagne, ils sont quinze jours dans leur circonscription, quinze jours au Bundestag. Bon là, toutes les semaines, tout le monde monte à l’Assemblée à Paris et puis redescend après, ce qui veut dire que vous fracassez votre vie.
On m’a demandé l'année dernière d’être candidate aux législatives. Mais je devais accoucher en janvier donc c’était totalement inenvisageable. C’était impossible, oui. Physiquement c’était impossible, impossible, avec une petite fille qui commençait à faire ses nuits seulement à vingt mois, j’étais lessivée, crevée, KO, plus le mandat, plus le boulot, plus une grossesse, c'était impossible. J’ai vraiment envie d’être et maman et élue, j’ai envie, j’ai pas envie de choisir… Evidemment ça m’intéresserait drôlement l’Assemblée, le travail qui est fait. C’est des trucs qui m’intéresseraient vraiment. Mais bon… La vie politique, c’est pas fait pour les mères...
Je pense qu’il y a beaucoup de femmes qui sont un peu comme moi, c’est-à-dire qui ont milité, c’était intéressant, passionnant, le sens de l’intérêt général. Et puis à un moment, on vous met en position et puis il y a une élection. « Ben il y a que toi qui peut y aller. Tu y vas ». Je pense qu’il y a beaucoup de situations de ce type. Et c’est vrai qu’il y a beaucoup de femmes qui le refusent. J’en connais beaucoup de plus jeunes encore qui ont trente-quarante ans, qui veulent pas aller plus loin en politique parce qu’elles ont une vie professionnelle qui les intéresse. Elles ont des enfants et elles veulent pas, elles veulent pas, elles veulent pas... Donc du coup les hommes, ben ça pose pas de problème, ils y vont. Ils se posent pas la question, ils y vont...
- À votre avis, pourquoi elles veulent pas ?
Alors je pense que si les femmes ne s’engagent pas, ben les raisons familiales sont certainement un des aspects puisque vous vous engagez quand vous êtes quand même dans un âge où vous êtes inscrit souvent dans une vie familiale qui se construit, avec des jeunes enfants etc. C’est vrai que de concilier l’ensemble, moi je l’ai vécu, c’est très compliqué et les choix sont toujours très douloureux j’ai envie de dire. Souvent c’est douloureux. Vous êtes partagée entre rester avec vos enfants et puis de l’autre côté, il faut quand même y aller parce que si vous y allez pas… Donc c’est très compliqué. Donc je pense que beaucoup de femmes ne veulent pas pour ces raisons ...
On avait une réunion hier. On était… On devait être une centaine, une bonne centaine et il y a eu vingt prises de parole et à un moment, je me rends compte qu’il y a que des hommes qui ont parlé... Tout à la fin, il y a une collègue qui prend la parole pour dire : « Bon déjà il y a aucune femme qui parle donc moi je vais parler rien que pour parler et deuxièmement pour vous rappeler que le 25 février c’est le week-end où concordent les trois zones de vacances scolaires donc pour les femmes c’est pas idéal…» Donc ça a été bien qu’elle le dise mais encore une fois il faut que ce soit une femme qui se rende compte de ça et puis qui parle de vie de famille. Il faut que ce soit une femme comme si les pères n’étaient pas… comme si les hommes ne pouvaient pas être des pères de famille aussi.
Nous, on est les seules à en parler, à se dire : "j’en peux plus de cette course perpétuelle". Les hommes ne s’en parlent pas entre eux. Et après, quand vous parlez avec les hommes, vous vous rendez compte qu’ils regrettent beaucoup pour certains de pas avoir été là pour leurs enfants… parce qu’ils ont… Il faudrait faire une étude d’ailleurs sur les enfants des politiques, parce qu’eux ils trinquent. Entre pas voir les parents, vous faire alpaguer dans la cour de l’école, le discours des profs… Oui, c’est dur d’être… Pour les enfants c’est vraiment difficile.
- Est-ce que vous pouvez m'en dire un peu plus de votre organisation ? Comment faites- vous pour travailler en même temps ?
En fait, je me suis mise en équivalent de disponibilité dans le secteur privé parce que comme je suis devenue vice-présidente de la région, j’ai été assez rapidement confrontée au fait que ça n’était plus tenable. D’ailleurs le fait d’arrêter a été pour moi... j’ai fait rire tout le monde avec ça mais enfin, ça a été pour moi un choix extrêmement difficile à faire. J'ai fait le sacrifice de mon métier en sachant très bien que quand on part dans ce genre de trajectoire, c’est compliqué de revenir au point de départ initial… C’est un chemin qui se construit et revenir au point de départ dont on est parti je pense que c’est compliqué. Donc je sais que d’une certaine manière je prends le risque de couper les amarres en faisant ça…
Et puis c’est un peu compliqué, j’ai perdu au niveau de mon salaire. Bon ça j’en ai discuté. Mon compagnon a compensé et puis pour ce qui concerne mon retour à la vie professionnelle, comme j’y tiens, je ferai peut-être pas de la politique toute ma vie, je suis pas fonctionnaire… Je ne considère pas que mon mandat de conseillère régionale soit un mandat acquis, renouvelable automatiquement. Bon je ne me vois pas déjà dans une… dans la prochaine mandature. Je ne suis pas en train de préparer le renouvellement de mon prochain mandat. Donc moi je travaille au jour le jour. Je travaille sur l’urgence des dossiers qui se présentent à moi. Je me bats pour les mener à bout. Donc, quand j'ai décidé de me mettre en disponibilité de mon travail salarié, j'en ai parlé avec ma direction et donc on m'a dit : « faites-nous une proposition ». J'ai proposé un contrat de retour au cas où je ne serais pas réélue ou que je ne me représenterais pas, et en fait ça pourrait être une base de réflexion pour ceux qui s’interrogent sur le statut de l’élu ce principe du contrat de retour. Et donc ils ont accepté tel quel ce que je proposais, c’est-à-dire un contrat de retour à temps partiel ou au temps plein, comme je le souhaiterais… Donc je sais qu’il y a cette possibilité, que si je me consacre à la vie politique maintenant, ce n’est pas forcément pour toujours, je dirais même que je ne veux pas que ça soit pensé comme ça...
- Et donc vous pouvez consacrer un peu plus de temps aussi à votre famille ?
Oui, et je l'assume, c'est quand même fou de devoir se justifier parfois… Je me souviens, après les dernières élections, il y avait cette collèque, qui a par ailleurs plein de défauts, mais bon… au lendemain des régionales, il y avait eu une initiative d'un dirigeant de son parti pour lancer je sais pas quoi… Bon, et elle n’y était pas allée… Alors elle venait de se taper une campagne régionale… Et elle n’y était pas allée et on lui avait reproché de ne pas avoir été à cette réunion et elle avait dit : « ben excusez-moi mais moi j’avais promis que cette première soirée après la campagne, je la passerais avec ma famille. » Bon. Et elle avait répondu ça à une journaliste qui lui posait la question : « alors pourquoi vous n’êtes pas… ? » Voilà. Et donc avait fait irruption sur un plateau télé la dimension privée de la vie des hommes politiques et des femmes politiques. Voilà. Mais c’est rarement dit. Et c’est surtout pas du tout prévu. Il y a des chauffeurs mais il y a pas de baby-sitters de fonction.
Donc tous les vendredis, c’est moi qui vais à 18 heures chercher ma fille à l’école et donc tous les vendredis, je quitte une réunion ou un interlocuteur : « bon ben écoutez là je suis désolée mais là je dois y aller », sans à avoir nécessairement à justifier du pourquoi du comment mais de fait ça interfère. Je ne sais pas si c’est clair dans ce que je dis mais… c'est en même temps une envie de séparer les deux champs et en même temps une interconnexion permanente parce qu’il y a forcément de la porosité.
- Qu’est-ce que vous voulez dire par là ?
Ben ça prend un sens avec des enfants. Et… Enfin aujourd’hui, j’ai l’impression que… Enfin en tous les cas moi, ça me donne encore plus envie de me battre et j’avais peur du contraire justement, de me dire : « les enfants vont accaparer toute mon énergie, toute mon attention et j’aurais plus envie ». Mais là c’est plutôt l’inverse qui est en train de se passer, oui, ça me donne encore plus d’énergie. Et quand on est dans une dynamique, plus on en fait, plus on est capable d’en faire. Et là, je suis même surprise d’être capable de mener tout ça de front quoi. Et non c’est plutôt un moteur, oui, aujourd’hui c’est un moteur.
Et puis pour moi, l’image que j’ai d'une mère, c'est pas celle que j'ai eu justement de la mienne... C’est à la fois une mère aimante, affectueuse, avec des valeurs et puis à côté de ça une femme qui s’épanouit pleinement dans son activité professionnelle ou militante. Et je pense que c’est un très bon équilibre et que pour les enfants c’est important. Je pense qu'on peut pas faire abstraction qu’on est une femme et bien souvent qu’on a une famille ou qu’on a une vie personnelle et on fait en sorte de mener les deux de front. Alors c’est parfois compliqué et j’ai l’impression, alors peut-être je me trompe parce que je pense que ça aussi, ça change un peu, de plus en plus quand même les hommes ont aussi conscience qu’ils ont une famille… Mais je pense qu’en tant que femme, on a toujours ce souci là en tête. Du coup, on mène notre mandat de front avec notre vie personnelle et sincèrement, je trouve que les choses sont différentes pour nous…
- Vous voulez dire que c’est différent en politique selon qu’on est un homme ou une femme ?
Moi je n'ai jamais dans mon propos... dans mes propos publics mis en avant que les femmes font de la politique autrement. D'abord parce que je ne le crois pas. Ensuite parce que les sujets spontanément dévolus aux femmes ne me passionnent pas plus que ça. Mais incontestablement, le fait que vous soyez une femme, entre guillemets, c'est plus fort que vous, même si vous mettez pas en avant le fait que vous avez une pratique différente de la politique etc. De fait, vous êtes sensible à des problématiques que peut-être les hommes ne mettaient pas en avant il y a quelques temps. Ils le font davantage aujourd'hui. Mais les problématiques de vie quotidienne au sens vraiment premier du terme, de temps, de pouvoir d'achat, de famille, de générations, de place des générations, de lien social, incontestablement c'est des problématiques que vous traitez, que vous n'avez pas honte de traiter alors que les hommes ont longtemps reproduit des discours un peu stéréotypés avec des grands mots, des grandes envolées lyriques pas très ancrées... pas très ancrées dans le réel.
C’est probablement très caricatural mais je crois quand même que c’est vrai. Je crois qu’il y a quelque chose dans la capacité de dialogue, d’écoute et le refus du rapport de force immédiat, quelque chose d’assez féminin et je suis peut-être là-dessus très réactionnaire mais je crois qu’il y a quelque chose d’assez féminin dans cette histoire. On va toujours avoir soin... on va toujours demander si c’est bon, si on est bien dans les temps et on va veiller à ce que l’autre ait son temps de parole. Mais en face, on a des grands spécialistes, on a des grands spécialistes qui sont capables de vous bouffer tous vos temps de parole et rien à faire, l’essentiel c’est qu’ils apparaissent. De toute façon, on les voit bien. Ils arrivent un peu à la bourre : « excusez-moi je suis en retard ». Hop ! Donc du coup, ben monsieur du coup va repartir tout de suite, donc c’est lui qui va faire son intervention quand il le décide. Sur une réunion de trois heures, c’est lui qui décide le moment où... Et puis il fait son intervention de vingt minutes et au revoir. Voilà. Moi je suis incapable de faire un truc pareil, vraiment. Surtout parler pour ne strictement rien dire, et à la rigueur, c’est des interventions des fois ils auraient mieux fait de ne pas la faire parce que ça vous embrouille plus qu’autre chose... Mais c’est fait volontairement. Je pense qu’il y en a, ils sont formés à parler pour ne rien dire, ça maintenant j’en suis persuadée.
Cela dit, les femmes ne sont pas du tout plus éthiques en politique que les hommes, loin de là. Ça me fait beaucoup rire quand on dit qu’en politique le jour où il y aura plus de femmes, beaucoup de choses changeront. En réalité, non, en réalité, je n’y crois pas un instant. Nous avons un cerveau constitué à peu près de la même manière, les ambitions des uns et des autres peuvent être égales. La brutalité est la même. Les compromis ou le fait de s’asseoir sur des choses qui nous tiennent à cœur par moment, on en profite de la même manière que les hommes. Non, je pense que toute personne qui dit l’inverse ment.
- Mais vous me disiez en début d’entretien que vous ne raisonniez pas en termes de carrière, est-ce que ça, ce n’est pas une différence notable entre les hommes et les femmes politiques ?
Il est rare de rencontrer, ça existe, mais il est rare de rencontrer des femmes animées depuis leur petite enfance par l'ambition d'être présidente de la république. Voilà, personnellement je n'en ai jamais rencontré alors que des garçons qui tous petits voulaient être présidents de la république, il y en a plein les partis politique. Alors après ils deviennent pas forcément ni présidents, ni ministres, ni parlementaires, ni même conseillers généraux, mais voilà c'est des...
C’est devenu une évidence, nos collègues masculins, ils ne vivent que pour le mandat, ils ne vivent que pour la vie politique et que pour des objectifs de développement et d’avancées dans leur carrière politique et je mets le mot « carrière » volontairement en avant, alors qu’en ce qui concerne les femmes, on est beaucoup moins… Moi je sais que je ne serai pas élue jusqu’à mes 65 ans. Donc ça n’est pas pour moi un projet, comme d’autres le vivent... de carrière. Donc j’ai aucune satisfaction narcissique qui est liée à l’exercice du pouvoir. C’est un temps de ma vie où c’est mon engagement politique qui en termes d’occupation de mon espace temporel est le plus important mais je sais qu’il n’aura qu’un temps. Mais ce temps est important, notamment parce que je participe à l'émergence de figures féminines en politique sur lesquelles les petites filles peuvent se projeter. Voilà, que des femmes portent des écharpes d'élus, voilà, ça fait partie maintenant des images qui ne sont pas exceptionnelles, voilà, ça va peut-être nourrir un imaginaire et des rêves chez les petites filles. C’est très significatif de voir qu’aujourd’hui toutes les formations, toutes les formations politiques ont eu ou ont à leur tête une femme. Même le RPR a eu Michèle Alliot-Marie brièvement certes mais… Mais là, le parti communiste c’était Marie-Georges Buffet, les Verts c’est Cécile Duflot, le parti socialiste c’est Martine Aubry, et le parti socialiste a même eu une femme candidate au présidentielle en 2007 et le Front national maintenant c’est Marine Le Pen. Donc ce rôle entre guillemets de mâle dominant c’est fini.
- Et qu’est ce que vous pensez de celles qui font carrière, ces femmes politiques qui arrivent aux plus hautes fonctions de l’État, pensez-vous qu’elles aient eu besoin pour cela d’endosser les habits et les comportements masculins ?
Les femmes sont très agressives, les femmes sont extrêmement agressives, je ne sais pas si c’est qu’elles ont adopté des postures d’hommes mais en tout cas, celles que je connais, elles sont extrêmement agressives. Et je me rends compte que… très souvent moi je vois les limites de mon action et de ma façon de faire qui est plutôt une façon d’être dans la concertation, d’être dans l’écoute, dans le dialogue et je pense qu’il faut faire de la politique comme ça, que c’est d’ailleurs ce que nous demandent les citoyens et en même temps je me rends compte qu’être dans cette attitude, ça fait que je me ne suis pas efficace politiquement avec mes pairs, hommes et femmes politiques. Et donc j’ai l’impression d’être de plus en plus obligée de me décentrer et d’adopter une attitude qui n’est pas celle que je souhaiterais adopter.
- Et comment ça se passe concrètement, dans le travail politique, le fait d’être une femme ?
Le fait d’être une femme, le fait d’être jeune, on est dans une réunion, bon a priori la petite là-bas au fond, elle ne va rien dire... mais ça s’arrête très vite, voilà, parce que du coup nous, dans nos comportements politiques, on est obligées d’être très rigoureuses, très carrées et très brutales pour arriver à s’imposer. Mais oui, les cinq-dix premières minutes, on arrive tout sourire et puis avec le sourire, on leur montre qu’on peut avoir autant de brutalité qu’eux et autant de pertinence politique qu’eux. Et généralement, ça se règle très bien. Donc il faut remettre tout le monde au carré, envoyer paître gentiment ces messieurs et leur faire comprendre que certes, je suis une femme, je suis jeune mais, voilà, je défends aussi une politique, comme si ça n’était pas possible, comme si génétiquement nous avions le gène pipi caca mais pas le gène politique (rires).
- Vous souffrez beaucoup de cette brutalité que vous évoquez ?
On a beau le savoir, on sait que c’est un monde très dur où il faut avoir les dents longues, où il faut pas se laisser faire, il faut pas avoir d’états d’âme. Donc ça la théorie on l’a tous. On le sait tous. Une fois que vous êtes dedans vous le vérifiez, enfin vous le constatez et c’est vrai que c’est pas évident. Et il y a des choses c’est vrai que j’arrive pas encore à m’y faire. Voilà. Le fait de ne pas devoir… de devoir faire confiance à pas grand monde. Ça c’est terrible parce que finalement vous êtes toujours sur vos gardes avec tout le monde. Donc ça c’est pas évident. Et je me dis que j’ai pas envie de devenir hypocrite. J’ai pas envie de devenir quelqu’un qui a les dents longues. J’ai pas envie de devenir limite irrespectueuse et de penser qu’à moi-même parce que malheureusement c’est un monde si vous voulez évoluer, voilà, il faut faire fi de beaucoup de choses et ça je peux pas et je veux pas.
Ce qui me paraît caractéristique du monde politique aussi et là je sais pas si c’est féminin, masculin, c’est… c’est le fait que c’est des combats solitaires. C’est ça qui est très frappant c’est-à-dire que le combat associatif ou syndical, on peut s’engueuler les uns les autres… on peut être en désaccord. Mais il y a un moment de très grande solidarité que je ne retrouve absolument pas dans le paysage politique. On a l’impression qu’il y a une individualité, une individualisation extrêmement forte, c’est-à-dire qu’il n’y a pas de solidarité entre… même à l’intérieur d’un parti, même à l’intérieur des différentes composantes ou de la majorité. On a l’impression que ça n’est que des trajectoires individuelles. Et ça, ça me paraît extrêmement grave.
- Vous n’avez pas remarqué de solidarité particulière entre les femmes politiques ?
Non il n’y a aucune, mais vraiment aucune fraternité, donc aucune sororité, donc ça me fait bien rire quand je vois des camarades femmes qui signent : « bien sororalement. » « Oui mais ma cocotte si tu savais, si tu savais... ». Et un jour ou l’autre, en effet, elle aussi se reçoit les femmes en pleine figure, ça commence souvent comme ça. Les hommes sont moins frontaux, ils sont tout aussi politiquement rudes et violents et tout ce que vous voulez mais ils ne sont pas aussi frontaux...
Moi les moments où j’ai le plus… où je souffre le plus de la misogynie, c’est les femmes qui me le renvoient. C’est les femmes. Et quand j’en discute avec d’autres, dans des moments où c’est particulièrement scandaleux, ça m’est arrivé deux-trois fois comme ça où vraiment il y a eu, en comité relativement restreint, des moments vraiment extrêmement pénibles et on en a discuté après avec d’autres personnes et la première chose qui vient c’est : « ben oui mais qu’est-ce que tu veux, t’es une femme, t’es plus jeune qu’elle, t’es pas complètement moche et donc évidemment… » Voilà.
- Est-ce que vous pensez que cela peut avoir quelque chose à voir avec des histoires de féminité, de séduction, de jalousie ?
Ah ben je pense que c’est de la jalousie. Je pense que le moteur premier c’est de la jalousie. C’est vrai que c’est un monde où on attend de vous que vous soyez jeune et jolie parce que c’est encore mieux et puis les premiers commentaires qu’on vous fait c’est que vous êtes ravissante, ceci et cela et… Une anecdote simple, alors je sais pas si vous le mettrez, vous m’avez dit ce que ce serait anonyme mais s’il y a aucun souci, je pourrai le lui dire, enfin je lui ai dit d’ailleurs en face. Je croise notre président de parti à un congrès il y a un an et dès qu’il me voit, il me dit : « ah, notre plus belle conseillère régionale ». Et donc il me fait la bise et je lui fais : « Ben, la prochaine fois, dites que je suis la plus compétente, ça me fera plus plaisir ». Et il a baissé le sourire et il est parti.
Il y en a un autre aussi que j’ai dans le collimateur parce qu’il est incapable de vous regarder dans les yeux et de vous parler correctement. Vous avez envie de les rembarrer et il y a une certaine retenue que vous êtes obligée d’avoir parce que ce sont des hauts responsables politiques. Je vais être dure en disant qu’il y en a certains... ils ont l’impression encore d’avoir un droit de cuissage sur les femmes. Je me souviens, c’était la première université d’été que je faisais et bon, je n’avais certes que 25 ans, mais bon... Et je me souviens d’être sortie de l’université d’été et d’avoir appelé mon père en pleurs et de lui dire : « mais papa, ce n’est pas un parti politique, je ne peux pas y prendre ma carte, c’est un club échangiste ». C’était horrible, voilà. Il y en a, ils en sont encore là dans leur réflexion vis-à-vis de la femme. Et ça c’est terrible et c’est une raison de plus pour s’engager pour des jeunes filles, pour essayer de banaliser le fait qu’il y ait des jeunes filles en politique.
- Et je peux vous demander ce que vous pensez de l’obligation dans laquelle vous êtes, en tant que femme publique, de prendre soin de votre image, de votre apparence ?
Je trouve que, dans l’aliénation, on est maintenant un peu, un petit peu à égalité. Avant, on ne commentait que le physique des femmes. Alors on continue beaucoup à nous réduire à un corps, à une apparence. Mais le corps de l’homme politique est aussi l’objet de beaucoup de commentaires, voilà. Un homme maintenant il peut plus être gros, gras, dégoulinant de sueur, mal habillé. Voilà, maintenant il faut qu’il fasse jeune, il faut qu’il fasse dynamique… Je suis pas sûre que ce soit un progrès encore une fois. Mais il y a une contamination... Les hommes ne peuvent plus mettre en avant des qualités entre guillemets, présentées comme des qualités en tout cas, de puissance, de domination, de masculinité, c’est plus ça qu’ils mettent en avant. Ils se sont lissés un petit peu. Le côté grande gueule, une sorte d’autorité du physique, voilà, maintenant ils font très attention à leur propre physique, le nombre d’hommes politiques qui sont au régime...
Et puis, les femmes aussi ont envie de séduire. Les femmes elles regardent aussi les hommes. Et les femmes politiques autant… ni plus ni moins que les autres mais autant que les autres. Et donc oui elles ont envie d’être jolies, elles ont envie d’être… enfin d’être jolies… d’être bien quoi, de se sentir bien quand elles se regardent dans la glace, voilà quand vous avez des cernes comme ça vous mettez de l’anti-cernes. Oui on lit les magazines féminins, ça paraît idiot. (rires) Bon voilà. Je pense pas que ce soit particulier à la femme politique. Je pense que c’est les femmes, point. C’est donner une bonne image de soi-même. Alors est-ce que c’est pour les autres ou est-ce que c’est pour soi-même ? À mon avis les deux.
En tout cas, moi j’y prends du plaisir, mais ça a toujours été mon goût, voilà, donc j’y prends… c’est pas une corvée, c’est pas une corvée, c’est simplement une attention particulière. Voilà, le truc c’est qu’il faut penser : « là il faut vraiment que j’aille chez le coiffeur, là il faut pas que j’oublie ci ». Voilà, il faut simplement y penser. Et l’intégrer dans un agenda, ça c’est plus difficile. La question que je me suis toujours posée et que je me pose toujours quand je vois notamment les femmes politiques qui ont des responsabilités importantes c’est… quand est-ce qu’elles trouvent le temps d’aller chez le coiffeur ? Parce que moi j’arrive à y aller tous les six mois. Quand est-ce qu’elles trouvent le temps d’aller acheter un nouveau sac ? Moi j’arrive pas à trouver ce temps là. Quand je vois… Elles sont tout le temps bien coiffées et ce sont des questions souvent que je me pose quand je les regarde. Est-ce que ce sont elles qui font les lessives ? Est-ce qu’elles font leur repassage ? Est-ce que… Combien de fois par semaine elles vont chez le coiffeur ? J’ai l’impression qu’elles y vont tous les matins. Si elles y vont une fois par semaine, quel jour ? Comment ? Comment elles font ? Mais ce sont vraiment des questions… Et des fois je me demande, est-ce qu’elles couchent leurs enfants le soir ? Est-ce qu’elles leur racontent des histoires… Ce sont des questions que j’ai envie de leur poser.
- Eh bien, je crois que j’ai quelques réponses, mais j’en saurai plus à la fin de l’enquête... Je vous tiendrai au courant. Voilà, je crois qu’on a fait le tour des questions que j’avais à vous poser. Je vous remercie.
NB : cet entretien-type est une compilation organisée des passages les plus significatifs des 12 entretiens recueillis. Il n'a été procédé à aucune réécriture des extraits choisis.
